Le secteur photovoltaïque espagnol traverse une période charnière. Après des années de croissance spectaculaire, les acteurs du marché constatent une stabilisation, mais aussi l’émergence de défis structurels : prix de l’électricité nuls ou négatifs, essoufflement de l’autoconsommation, besoin crucial de stockage et électrification de la demande. Dans un entretien récent accordé au magazine espagnol Energías Renovables, José Donoso, directeur général de l’UNEF (Union espagnole photovoltaïque), dresse un état des lieux lucide et appelle à des réformes ambitieuses pour préserver la compétitivité du solaire ibérique. Cet article analyse ses déclarations, les données du marché espagnol et les perspectives d’avenir du photovoltaïque dans la péninsule.
L’énergie solaire photovoltaïque en Espagne a connu une décennie de croissance fulgurante, portée par des installations massives, des coûts en baisse et un ensoleillement parmi les plus généreux d’Europe. Cependant, le rythme s’essouffle. Selon José Donoso, la contribution du secteur au PIB espagnol a reculé de 0,17 %. Cette variation, bien que statistiquement modeste, témoigne d’un marché qui arrive à maturité. Le taux d’emploi, lui, reste stable par rapport à l’année précédente. Ces chiffres traduisent un secteur résilient, mais qui doit désormais faire face à de nouveaux paramètres économiques.
Le contexte est paradoxal. L’Espagne dispose d’une capacité solaire installée considérable, mais la demande électrique n’a pas suivi la même trajectoire. Les prévisions de croissance de la consommation intérieure ont été revues à la baisse, notamment en raison d’un tissu industriel encore fragile et d’une électrification des usages plus lente qu’espéré. Cette inadéquation entre l’offre et la demande conduit à une situation inédite : le solaire produit beaucoup, mais à des heures où l’électricité est abondante, ce qui fait chuter les prix.
L’un des principaux enseignements de l’interview de José Donoso concerne les prix de marché de l’électricité. En Espagne, le prix moyen de l’électricité sur le marché de gros (pool) se situe autour de 68 à 69 €/MWh. Or, la production photovoltaïque capte un prix moyen nettement inférieur, proche de 30 €/MWh. Pire, certaines heures de forte production solaire, notamment pendant les week-ends et les jours fériés, voient des prix tomber à zéro, voire devenir négatifs. Dans ce cas, un producteur doit payer pour écouler son électricité sur le réseau, ce qui érode gravement la rentabilité des centrales solaires.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Espagne. Plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, connaissent des épisodes de prix négatifs de plus en plus fréquents. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le développement massif des énergies renouvelables variables nécessite une refonte des mécanismes de marché pour valoriser la flexibilité et le stockage. En Espagne, les volumes concernés sont déjà importants. Environ 75 GW de nouvelles demandes de raccordement au réseau ont été accordés, alors que la demande électrique moyenne du pays ne dépasse pas 25 GW. Cet écart colossal montre que l’offre potentielle est trois fois supérieure à la demande actuelle, un déséquilibre qui ne peut être résorbé sans une accélération de l’électrification.
Pour approfondir cette question des prix négatifs en Europe, consultez ce rapport de l'[AIE sur les énergies renouvelables](https://www.iea.org/reports/renewables-2023).
L’autoconsommation a été l’un des principaux moteurs de la transition énergétique espagnole depuis 2018. Elle reposait sur deux piliers : des prix de l’électricité très élevés, qui rendaient l’investissement rentable, et les aides européennes du programme Next Generation EU. Aujourd’hui, ces deux leviers ont perdu de leur vigueur. La baisse des prix de l’électricité, conjuguée à l’épuisement progressif des fonds européens, a entraîné une contraction d’environ 50 % du marché de l’autoconsommation résidentielle et tertiaire.
Cette chute est particulièrement préoccupante, car l’autoconsommation joue un rôle clé dans la décentralisation de la production et la réduction de la facture énergétique des ménages. José Donoso plaide pour une simplification administrative significative. Il demande notamment que la procédure simplifiée de raccordement passe de 100 à 500 kW, conformément à la directive européenne sur les énergies renouvelables. Cette mesure permettrait aux entreprises de taille moyenne de s’équiper plus facilement. Il souhaite également que la distance maximale autorisée pour l’autoconsommation collective passe de deux à cinq kilomètres, afin de faciliter les projets participatifs ou les boucles énergétiques locales.
Un troisième levier serait d’ordre fiscal. Des avantages comme la TVA réduite sur les installations ou des crédits d’impôt pourraient relancer la demande. La France, par exemple, offre une prime à l’autoconsommation ainsi qu’un taux de TVA à 5,5 % sur les petites installations, comme le précise le [site officiel du service public](https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F31912). L’Espagne pourrait s’inspirer de ces dispositifs pour redynamiser son marché intérieur.
Le développement du stockage est, selon José Donoso, une priorité absolue. Les batteries permettent de stocker l’énergie produite en heures de fort ensoleillement pour la restituer le soir ou pendant les pics de consommation. C’est une solution de bon sens économique : au lieu de vendre à perte une électricité produite en pleine journée, on la conserve pour la revendre à un prix plus élevé pendant les heures de pointe, notamment après le coucher du soleil, quand le photovoltaïque ne produit plus.
L’UNEF considère que le stockage doit devenir un composant structurel des nouvelles centrales solaires, au même titre que les panneaux eux-mêmes. Plusieurs pays ont déjà intégré cette logique dans leurs appels d’offres. En Australie, des projets solaires avec batteries intégrées sont désormais la norme. Aux États-Unis, l’État de Californie a fortement incité les développeurs à coupler le solaire au stockage. En France, la transition énergétique passe aussi par un développement accéléré du stockage stationnaire, comme l’explique le [site de la Commission de régulation de l’énergie](https://www.cre.fr/).
La réglementation espagnole doit donc faciliter l’hybridation des centrales existantes et nouvelles. Les contraintes administratives et techniques doivent être allégées pour permettre aux producteurs d’ajouter des batteries à leurs installations sans devoir repasser par l’ensemble du processus d’autorisation. L’enjeu est double : optimiser le rendement des centrales et réduire l’écrêtage (curtailment) de production, c’est-à-dire les pertes d’énergie renouvelable non injectée faute de débouchés.
Au-delà du stockage, le véritable défi structurel réside dans l’électrification de l’économie espagnole. Le pays dispose d’un potentiel solaire exceptionnel, mais celui-ci ne servira à rien si la demande électrique ne suit pas. José Donoso insiste sur la nécessité d’investir massivement dans les réseaux électriques, de faciliter l’électrification de l’industrie, d’accélérer l’adoption du véhicule électrique et de moderniser le transport ferroviaire. Ces secteurs représentent des débouchés colossaux pour l’électricité solaire.
L’électrification de l’industrie espagnole est un enjeu de compétitivité. Avec une électricité solaire à bas coût, les usines espagnoles pourraient produire de l’acier vert, de l’hydrogène renouvelable ou des batteries lithium-ion à des prix très concurrentiels. L’Espagne pourrait devenir un hub européen de la délocalisation verte, attirant des investissements étrangers dans des secteurs décarbonés. Le plan national intégré énergie-climat (PNIEC) espagnol prévoit d’ailleurs une augmentation significative de la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie, passant de 22 % à plus de 35 % d’ici 2030.
Le véhicule électrique est un autre levier crucial. L’Espagne est le deuxième constructeur automobile européen, mais le taux d’adoption du véhicule électrique y est encore modeste. Une politique volontariste de déploiement des bornes de recharge et des incitations à l’achat pourrait transformer le parc automobile. Combiné à une production photovoltaïque massive, cela permettrait de décarboner durablement le secteur des transports, aujourd’hui l’un des plus émetteurs de gaz à effet de serre.
Face à ces défis, l’UNEF formule plusieurs recommandations concrètes. Outre l’hybridation systématique du solaire avec le stockage dans les futurs appels d’offres, le syndicat professionnel demande une révision structurelle du marché de l’électricité. Le système actuel de marginal pricing, qui rémunère toutes les centrales au prix de la dernière unité appelée, est de plus en plus inadapté aux énergies renouvelables à coût marginal nul. Un système de marchés de capacité ou de contrats pour différence (CfD) pourrait mieux protéger les producteurs contre la volatilité des prix.
L’UNEF souhaite également la création d’un mécanisme de soutien aux investissements dans le stockage à longue durée, comme les stations de pompage hydraulique ou les batteries de grande capacité. Ces infrastructures sont indispensables pour garantir la sécurité d’approvisionnement et éviter le gaspillage d’électricité propre.
Enfin, José Donoso insiste sur la nécessité d’accélérer la publication des décrets d’application du PNIEC. Les retards administratifs freinent les investisseurs et créent de l’incertitude réglementaire. Pour préserver l’avantage compétitif du solaire espagnol, les pouvoirs publics doivent envoyer un signal clair et stable au marché.
> « La batterie doit devenir aussi importante dans une centrale solaire que le panneau lui-même » — José Donoso, UNEF
Malgré les difficultés, l’avenir du photovoltaïque espagnol reste prometteur. Le pays bénéficie de ressources solaires exceptionnelles, d’un marché mature et d’une volonté politique affichée de décarbonation. Les entreprises espagnoles ont développé une expertise reconnue internationalement dans le développement de centrales solaires, l’exploitation et la maintenance. Des géants comme Iberdrola ou Acciona investissent massivement dans les énergies renouvelables en Europe et en Amérique latine, en s’appuyant sur leur expérience domestique.
La synergie entre le solaire et l’hydrogène vert ouvre également un nouveau champ des possibles. L’Espagne ambitionne de devenir l’un des premiers exportateurs européens d’hydrogène vert, grâce à sa capacité solaire et éolienne. Les projets de grands électrolyseurs, notamment dans la région du Levante ou en Andalousie, pourraient créer des milliers d’emplois et valoriser l’électricité produite en heures creuses.
Le marché du stockage résidentiel, bien que ralenti par la conjoncture, reste porteur. Les nouvelles générations de batteries lithium-ion, moins coûteuses, permettent de rentabiliser les installations sur des périodes plus courtes. Avec des prix de l’électricité qui devraient remonter progressivement à mesure que la demande électrique suivra, les ménages équipés de panneaux solaires et de batteries pourront sécuriser leurs coûts énergétiques sur le long terme, une piste détaillée sur le site [Planète Énergies](https://www.planete-energies.com/fr).
Pour approfondir ces thèmes, plusieurs sources fiables sont disponibles :
– L’interview originale de José Donoso dans le magazine [Energías Renovables](https://www.energias-renovables.com/) (en espagnol).
– Le site officiel de l'[UNEF](https://unef.es/en/) (Union espagnole photovoltaïque) qui publie régulièrement des rapports statistiques et des analyses politiques (en espagnol).
– Les données de marché temps réel d'[ENTSO-E](https://transparency.entsoe.eu/), le réseau européen des gestionnaires de réseau de transport, pour observer les prix négatifs.
– Le rapport annuel de [SolarPower Europe](https://www.solarpowereurope.org/) au niveau européen, qui compare les politiques nationales de soutien au photovoltaïque.
L’Espagne se trouve à un tournant. Le photovoltaïque a prouvé qu’il pouvait être la colonne vertébrale d’un système électrique décarboné et compétitif. Mais cette suprématie est fragilisée par des prix de marché défavorables, un ralentissement de l’autoconsommation et une électrification trop lente. L’appel lancé par José Donoso en faveur du stockage n’est pas une simple recommandation technique : c’est une nécessité économique absolue.
Les batteries se rémunèrent déjà dans de nombreux marchés américains et européens en arbitrant entre les heures de prix nuls et les heures de pointe. L’Espagne doit s’engager résolument dans cette voie pour garantir la pérennité de son tissu industriel solaire et créer un système électrique stable et équilibré. Les prochaines années seront décisives. Entre les réformes réglementaires, les investissements dans les réseaux et le développement du stockage à grande échelle, le pays ibérique a toutes les cartes en main pour réussir sa transition énergétique et rester un modèle en Europe.


Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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