Panneaux solaires chinois : au Pakistan et en Afrique, l’électrification se fait par le bas
Les panneaux photovoltaïques chinois, vendus à bas prix en quantités inédites, permettent aujourd’hui à des millions de ménages, d’agriculteurs et d’entreprises d’Asie et d’Afrique de produire leur propre électricité sans attendre le réseau. C’est la thèse d’une chronique de Cécile Maisonneuve, fondatrice de Decysive, parue le 11 octobre dans Les Échos, qui voit dans le Pakistan le cas d’école de cette « autre déferlante chinoise », moins commentée en Europe que celle des voitures électriques.
En bref
- En mars 2026, la Chine a expédié 68 GW de modules, cellules et plaquettes solaires en un mois, un record selon le think tank Ember.
- L’Asie et l’Afrique concentrent les trois quarts de cette hausse ; une cinquantaine de pays ont battu leur record d’achats.
- Au Pakistan, le solaire serait passé d’environ 2 % de la production électrique en 2019 à près d’un tiers au premier trimestre 2026.
- Ce basculement vient d’initiatives individuelles, face à des tarifs du réseau qui ont plus que doublé et à des coupures quotidiennes.
- Revers de la médaille : un réseau dont les coûts fixes pèsent sur de moins en moins de clients, souvent les plus modestes.
Des exportations solaires chinoises hors normes
Le chiffre donne le vertige : 68 GW de produits photovoltaïques sortis de Chine sur le seul mois de mars, soit à peu près la totalité du parc solaire installé en Espagne. Les données publiées par Ember détaillent ce total : 32 GW de modules et 36 GW de cellules et de plaquettes, un volume deux fois supérieur à celui de février.
Ce ne sont plus l’Europe ou les États-Unis qui tirent la demande. Les trois quarts de la progression viennent d’Asie et d’Afrique, et une cinquantaine de pays ont atteint un niveau d’importation jamais vu. Le Nigeria, le Kenya et l’Éthiopie ont chacun franchi, pour la première fois, le seuil d’un gigawatt importé en un mois.
Le détroit d’Ormuz, accélérateur inattendu
Le contexte géopolitique pèse lourd. Avec un détroit d’Ormuz quasiment fermé, le pétrole et le gaz coûtent plus cher et arrivent plus difficilement, en particulier en Asie. Pour un pays qui règle ses hydrocarbures en dollars, le calcul change vite : un panneau payé une seule fois peut revenir moins cher que des cargaisons de combustible achetées mois après mois, avec un fret et des assurances en forte hausse.
Le photovoltaïque devient alors un outil de sécurité d’approvisionnement autant que de décarbonation. Mais il ne chasse pas mécaniquement les fossiles : faute de gaz, plusieurs pays asiatiques ont relancé des centrales à charbon, et la consommation mondiale de charbon, qu’on attendait en léger repli cette année, pourrait finalement battre un record.
Le Pakistan, une transition sans plan d’État
Le cas pakistanais frappe par sa vitesse. Le solaire, marginal en 2019 avec environ 2 % de la production d’électricité, aurait assuré près d’un tiers de l’électricité du pays au premier trimestre 2026, au point d’en devenir la première source.
Aucun grand programme public ni aucune subvention massive n’explique ce bond. Ce sont les usagers qui ont pris les devants : en trois ans, le prix de l’électricité du réseau a plus que doublé, et certaines régions subissent encore huit à dix heures de coupure par jour. Ménages, exploitants agricoles et industriels ont donc installé leurs propres panneaux, parfois en se formant grâce à des tutoriels publiés sur les réseaux sociaux.
L’ampleur réelle du phénomène échappe en partie aux statistiques : environ 40 GW de panneaux seraient entrés dans le pays depuis 2020, contre quelque 6 GW seulement déclarés officiellement.
La « spirale de la mort » du réseau
Ce mouvement a un coût collectif. Un réseau électrique supporte des charges fixes élevées, qu’il finance par l’énergie vendue. Quand les foyers et les entreprises qui en ont les moyens produisent eux-mêmes, ils achètent moins de kilowattheures ; les charges se répartissent sur une base plus étroite, les tarifs grimpent, et de nouveaux clients s’équipent à leur tour.
Au bout du cycle, ceux qui restent captifs du réseau sont souvent les plus pauvres, incapables de financer une installation. C’est ce mécanisme que l’on désigne par l’expression « spirale de la mort ». En France, où le réseau est fiable, la question se pose autrement, mais la rentabilité d’une installation solaire dépend elle aussi largement du prix de l’électricité achetée au réseau.

Quand le solaire chinois concurrence le charbon chinois
Pour Pékin, le Pakistan est aussi un paradoxe. Dans le cadre des nouvelles Routes de la soie, des capitaux chinois ont financé plusieurs centrales au charbon dans le pays. Or ces centrales doivent être payées par des réseaux qui vendent de moins en moins d’électricité, précisément parce que les clients se tournent vers des panneaux… chinois.
La chronique cite l’exemple de Port Qasim, près de Karachi : une centrale à charbon bâtie avec des fonds chinois y voisine des usines dont les toits sont couverts de modules de même origine.
L’Afrique emprunte le même chemin
Le modèle gagne l’Afrique, où des entreprises chinoises proposent des ensembles associant panneaux et batteries pour pallier les faiblesses des réseaux. À Kolwezi, en République démocratique du Congo, une usine métallurgique soumise à des coupures à répétition a ainsi remplacé une partie de ses groupes électrogènes diesel par une installation solaire avec stockage fournie par un industriel chinois.
L’électrification change de sens : elle ne descend plus forcément d’une grande centrale vers l’usager, elle part de l’usager lui-même, qui investit dans sa production et dans son stockage.
Le stockage, clé de la suite
Ce modèle a ses limites. Les besoins d’un foyer, d’un commerce ou d’un atelier se couvrent bien avec du solaire local ; ceux d’une industrie très gourmande en énergie, en continu, beaucoup moins. Et avec des villes qui grossissent vite et une demande en hausse, l’Asie et l’Afrique auront toujours besoin de réseaux solides et de moyens de production disponibles la nuit.
Tout dépendra des batteries. Leur coût baisse rapidement, ce qui permet de couvrir une part croissante de la consommation par une production solaire sur place. Plus le duo panneaux et batterie solaire devient compétitif, plus la ligne de partage entre système centralisé et production locale risque de se déplacer.
Questions fréquentes
Combien de panneaux solaires la Chine a-t-elle exportés en mars 2026 ?
Selon Ember, la Chine a exporté 68 GW de produits photovoltaïques en mars 2026 (32 GW de modules et 36 GW de cellules et plaquettes), un record mensuel équivalent à tout le parc solaire espagnol.
Pourquoi le solaire a-t-il explosé au Pakistan ?
Au Pakistan, la hausse du prix de l’électricité du réseau, qui a plus que doublé en trois ans, et des coupures pouvant atteindre huit à dix heures par jour ont poussé ménages, agriculteurs et industriels à installer eux-mêmes des panneaux chinois bon marché, sans grand programme public.
Qu’est-ce que la « spirale de la mort » d’un réseau électrique ?
La « spirale de la mort » désigne un cercle vicieux : les clients qui produisent leur électricité achètent moins au réseau, ses coûts fixes pèsent sur moins d’usagers, les tarifs augmentent et d’autres clients s’équipent, jusqu’à laisser les foyers les plus modestes seuls à payer.
En résumé
Les exportations record de panneaux chinois nourrissent en Asie et en Afrique une électrification venue des usagers plutôt que des États. Le Pakistan en montre la puissance, avec un solaire devenu première source d’électricité, mais aussi le prix : un réseau dont le financement se fragilise et des centrales à charbon, parfois financées par la Chine, qui perdent leurs clients. La baisse du coût des batteries décidera jusqu’où ce modèle peut aller. Pour estimer ce que des panneaux produiraient chez vous, essayez notre simulateur solaire.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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