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Agrivoltaïsme : à Bordeaux, la filière européenne bute sur la réglementation et le financement

Par Aurélien CHAPUIS 6 min de lecture Partager
Agrivoltaïsme : à Bordeaux, la filière européenne bute sur la réglementation et le financement

L’agrivoltaïsme fonctionne sur le terrain, mais il peine à changer d’échelle : c’est le constat dressé par les agriculteurs, développeurs et institutions réunis à l’AgriVoltaics Industry Forum Europe 2026. Le colloque s’est tenu les 13 et 14 octobre 2026 au Château Gassies, au sud de Bordeaux, avec une centaine de professionnels européens. Deux freins y sont revenus sans cesse : des règles qui varient fortement d’un pays à l’autre, et des projets difficiles à financer.

En bref

  • À Sombernon (Côte-d’Or), une centrale agrivoltaïque Akuo de 33 MWc sur trackers a été conçue pour sauver une exploitation de grandes cultures dont les rendements avaient chuté de 30 % en cinq ans.
  • La centrale fait perdre 22 % de surface cultivable, mais la dotation versée par Akuo pèse en moyenne 40 % du revenu de l’agriculteur à l’hectare.
  • En France, la règle de la loi APER limitant à 10 % la perte de rendement agricole est jugée difficile à démontrer par plusieurs intervenants.
  • L’Allemagne tolère une perte théorique allant jusqu’à 34 %, et l’Autriche réserve un avantage aux projets qui gardent une activité agricole sur au moins 75 % de la surface.
  • Faibles marges des exploitants, taux d’intérêt plus élevés et revenus électriques incertains compliquent le financement.
  • L’autoconsommation progresse, mais l’électrification des tracteurs reste hors de portée pour beaucoup d’exploitations.

Sombernon : une centrale pour garder une ferme en vie

Le cas présenté par Julien Duthu, venu de Sombernon, à l’ouest de Dijon, illustre la logique agricole de ces installations. Trois agriculteurs y exploitent des parcelles de grandes cultures sur un plateau calcaire où la couche de sol ne dépasse guère 20 cm. Sous l’effet du changement climatique, les rendements y ont reculé de 30 % en cinq ans. « Nous étions à deux doigts d’arrêter l’exploitation. Il fallait trouver une solution », a-t-il raconté.

Les échanges avec le développeur Akuo ont commencé en 2019. La centrale de 33 MWc, montée sur trackers, fonctionne depuis septembre 2023, et la première récolte sous les panneaux a eu lieu cette année. D’après la fiche du projet publiée par Akuo, il s’agissait d’une avoine, récoltée à l’été 2026, sur un site de 54,3 hectares.

Tout n’est pas gagné pour autant. Bandes de sécurité, pistes de circulation, poste électrique et réserves incendie retirent 22 % de la surface cultivable. Pour compenser cette perte et les contraintes d’exploitation, Akuo verse une dotation qui représente en moyenne 40 % du revenu de l’agriculteur à l’hectare, selon Ludivine Pasquier, responsable de l’ingénierie agricole du groupe. Elle a aussi précisé que le projet avait été conçu avant la loi APER : il n’avait donc pas à respecter le plafond actuel de 10 % de perte de rendement.

Un cadre réglementaire éclaté en Europe

Bruxelles laisse la main aux États

Pour la Commission européenne, l’usage des sols reste une compétence nationale. Antanas Karbauskas, coordinateur des politiques à la Commission, a résumé la marge de manœuvre des États : ils peuvent maintenir les aides de la PAC sur les terres équipées de panneaux, « à condition que les agriculteurs perçoivent une juste part de la valeur créée », mais ils peuvent aussi interdire certaines formes de photovoltaïque sur les terres agricoles.

France, Allemagne, Autriche : trois approches

Côté français, plusieurs participants ont estimé que la loi APER avait alourdi les dossiers. La limite de 10 % de perte de rendement est délicate à prouver, en particulier quand le projet s’accompagne d’un changement de culture, ce qui prive l’exploitant d’une référence claire. Les porteurs de projet doivent en tenir compte dès les démarches administratives.

L’Allemagne fixe un seuil plus souple. Selon Alice Lefort, responsable produit agrivoltaïque chez BayWa r.e., le cadre technique de référence exige un rendement agricole d’au moins 66 % du rendement de référence, ce qui autorise jusqu’à 34 % de perte théorique.

L’Autriche a choisi l’incitation financière. Dans ses appels d’offres, les centrales installées sur des terres agricoles ou des espaces verts voient leur valeur retenue réduite de 25 %. Les projets agrivoltaïques qui maintiennent une activité agricole sur au moins 75 % de la surface échappent à cette décote. Pour Norbert Heinrichs, de l’énergéticien autrichien BE Energy, c’est une raison concrète pour les développeurs de veiller à la durée de vie de l’activité agricole.

Le financement, verrou du changement d’échelle

Dries Acke, directeur général adjoint de SolarPower Europe, rapporte un discours constant chez les exploitants : ils connaissent l’agrivoltaïsme et ses atouts, mais leurs marges sont minces et leur capacité d’investissement réduite. Un projet agrivoltaïque doit en outre convaincre les prêteurs sur deux tableaux à la fois, la production électrique et la viabilité agricole.

Agrivoltaïsme : à Bordeaux, la filière européenne bute sur la réglementation et le financement

Le contexte n’aide pas. Avec des taux d’intérêt plus élevés, les investisseurs exigent davantage de rendement et peuvent se tourner vers d’autres placements. Les recettes électriques sont moins prévisibles, entre écrêtement, prix négatifs, contraintes de raccordement et règles changeantes. Et le renchérissement du gazole, des engrais et de la main-d’œuvre rogne les marges des fermes. Ces paramètres pèsent directement sur la rentabilité d’une installation solaire.

L’exemple de Gerhard Metz, éleveur laitier allemand à la tête de 50 vaches, montre une voie possible. Son exploitation devait de toute façon remplacer une étable vétuste par un bâtiment neuf, sur un autre site. En intégrant le volet énergétique à ce projet de modernisation, il a rendu l’ensemble finançable : « Ce qui nous a aidés à financer le projet, c’est qu’il s’agissait d’un concept global ».

Autoconsommation : utile, mais les tracteurs ne suivent pas

Avec la baisse des tarifs d’achat, une partie des agriculteurs cherche à consommer sur place l’électricité produite pour alléger leur facture. Bâtiments et équipements fixes s’y prêtent bien. Les machines mobiles, beaucoup moins : autonomie, puissance, prix et offre disponible restent insuffisants.

Baptiste Pineau, de l’EARL Les Vergers du Galichet en Vendée, en fait l’expérience. Sa ferme, qui produit environ 800 tonnes de pommes et 500 000 litres de jus, alimente déjà ses chambres froides grâce aux panneaux posés sur ses hangars. Elle s’est aussi dotée d’une installation agrivoltaïque de l’entreprise suisse Insolight, dont l’ombrage partiel protège les fruits des coups de soleil et réduit les besoins en eau. Passer aux tracteurs électriques irait plus loin, mais la technologie ne lui paraît pas encore assez mûre.

Même constat chez Julien Larrère, des Fermes Larrère, au sud de Bordeaux. Son exploitation, qui vend 80 % de sa production à la grande distribution et travaille dans un rayon d’environ 40 kilomètres, mise sur la robotique, avec un désherbage au laser de Carbon Robotics présenté au forum comme une première en France. Pour lui, les petits tracteurs électriques conviennent à certains travaux de proximité, pas à l’ensemble des besoins.

Questions fréquentes

Qu’impose la loi APER aux projets agrivoltaïques en France ?

Parmi ses exigences, la loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables limite à 10 % la perte de rendement agricole d’un projet agrivoltaïque. Plusieurs professionnels réunis à Bordeaux en octobre 2026 jugent ce seuil difficile à démontrer, surtout lorsque la culture change avec l’arrivée des panneaux.

Les règles sont-elles plus souples ailleurs en Europe ?

En Allemagne, le cadre technique de référence demande un rendement agricole minimal de 66 % du rendement de référence, soit jusqu’à 34 % de perte théorique. En Autriche, les projets qui gardent une activité agricole sur au moins 75 % de la surface évitent la décote de 25 % appliquée aux centrales sur terres agricoles dans les appels d’offres.

Combien un agriculteur peut-il tirer d’une centrale agrivoltaïque ?

Cela dépend du contrat. Sur le site de Sombernon, en Côte-d’Or, la dotation versée par le développeur Akuo représente en moyenne 40 % du revenu de l’agriculteur à l’hectare, en compensation d’une perte de 22 % de surface cultivable et des contraintes liées à la centrale.

Pourquoi l’agrivoltaïsme est-il difficile à financer ?

Le projet doit prouver à la fois sa rentabilité électrique et la viabilité de l’activité agricole. S’y ajoutent des taux d’intérêt plus élevés, des revenus électriques incertains (écrêtement, prix négatifs, raccordement) et des exploitants aux marges faibles, qui peuvent rarement investir eux-mêmes.

En résumé

Au forum européen de Bordeaux, les témoignages ont confirmé que l’agrivoltaïsme peut redonner de l’air à des exploitations fragilisées, comme à Sombernon. Mais son déploiement à grande échelle se heurte à des réglementations nationales très disparates, dont la règle française des 10 % jugée difficile à appliquer, et à un financement compliqué par des marges agricoles faibles et des revenus électriques incertains. L’autoconsommation offre une piste, freinée tant que les engins agricoles électriques restent immatures.

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