L’Union européenne se trouve aujourd’hui à un point de bascule majeur de son histoire énergétique. Entre volonté affichée de neutralité carbone, nécessité de rompre avec les énergies fossiles russes et pression concurrentielle des États-Unis et de la Chine, le Vieux Continent doit redéfinir en profondeur son modèle économique et industriel. L’Europe est à la croisée des chemins de sa transition énergétique, confrontée à des choix stratégiques déterminants pour sa souveraineté et sa prospérité future. Face à ces bouleversements, l’ancienne porte-parole de la Commission européenne en France, Adina Revol, apporte un éclairage précieux sur les enjeux et les leviers d’action possibles pour sortir de l’impasse et construire une véritable autonomie stratégique.
Le plan RePowerEU, lancé en réponse à l’invasion de l’Ukraine, a marqué un tournant décisif dans la politique énergétique de l’Union. Face à la tentative de Vladimir Poutine d’utiliser le gaz comme une arme géopolitique, l’Europe a su réagir avec une détermination et une rapidité inattendues. La réduction drastique de la dépendance au gaz russe constitue la première grande réussite de ce plan. Cette rupture forcée a eu des conséquences économiques considérables pour Moscou, Gazprom ayant enregistré des pertes historiques, tandis que les Européens sont parvenus à s’accorder pour empêcher le transbordement du GNL russe vers l’Asie via leurs ports.
Le conflit ukrainien a révélé la fragilité d’une Europe dépendante des importations d’hydrocarbures russes. Les coupures de gaz intervenues entre avril et septembre 2022 ont agi comme un électrochoc, poussant les Vingt-Sept à adopter une position unifiée. Cette prise de conscience a débouché sur la déclaration de Versailles des 10 et 11 mars 2022, quelques jours seulement après le début de l’invasion, actant la nécessité de sortir de cette dépendance. L’objectif est clair : ne plus jamais être à la merci d’un fournisseur qui n’hésite pas à utiliser l’énergie comme moyen de pression politique.
Si la trajectoire vers la neutralité carbone en 2050 est clairement établie par le Pacte Vert, le chemin pour y parvenir reste semé d’embûches. Le défi principal ne réside plus tant dans la définition des objectifs que dans la mise en place d’une stratégie industrielle cohérente et rapide. L’Europe doit impérativement reconquérir son leadership technologique dans les secteurs verts si elle ne veut pas devenir un simple marché de consommation pour les produits fabriqués ailleurs.
Pour atteindre ces ambitieux objectifs, deux exigences fondamentales se dégagent. D’une part, garantir une énergie abordable pour les ménages et les entreprises, condition sine qua non de la compétitivité économique. D’autre part, assurer un financement stable et massif de la transition. La création d’une véritable Union des marchés de capitaux apparaît indispensable pour mobiliser l’épargne européenne au service de l’investissement productif. L’objectif est de soutenir l’autonomie industrielle du continent, plutôt que de continuer à financer la dette américaine. Cette mobilisation financière doit permettre aux entreprises européennes de rester dans la course face à la concurrence internationale.
La préservation de l’unité européenne constitue un enjeu majeur pour la suite. Certains États membres pourraient être tentés de revenir sur les engagements pris, attirés par les bénéfices immédiats d’un retour au gaz russe bon marché. Céder à ces sirènes reviendrait non seulement à renier les engagements climatiques, mais aussi à redevenir vulnérable face à un régime qui a démontré sa capacité à instrumentaliser l’énergie. La cohésion européenne devra donc résister aux tentations de repli et aux calculs politiques à courte vue.
L’Inflation Reduction Act (IRA), adopté par les États-Unis, a considérablement intensifié la concurrence géopolitique dans le domaine des technologies vertes. Face à ce dispositif massif de subventions, l’Union européenne a été contrainte de s’adapter rapidement pour éviter une hémorragie de ses industries et de ses investissements. L’adaptation des règles relatives aux aides d’État a constitué une première réponse pour soutenir les projets stratégiques, comme en témoigne l’exemple de l’entreprise Northvolt, qui a bénéficié d’un soutien de 900 millions d’euros en Allemagne pour sa production de batteries.
Cependant, les aides publiques à elles seules ne suffisent pas à assurer la compétitivité des filières industrielles. La situation actuelle de Northvolt le démontre avec acuité. Pour réussir sa réindustrialisation, l’Europe doit traiter la question du coût final de l’énergie, qui demeure un problème structurel structurel largement sous-estimé. Adina Revol plaide ainsi pour une réduction immédiate de la taxation sur l’électricité, qui atteint en moyenne 30 % en Europe. À l’heure où le futur énergétique s’écrit en électricité, maintenir des niveaux de taxation aussi élevés constitue un désavantage compétitif majeur face aux États-Unis.
Le secteur du solaire photovoltaïque illustre parfaitement le paradoxe vert européen. Alors que cette technologie a été inventée en Europe, le continent a perdu son leadership au profit de la Chine, qui a construit un quasi-monopole industriel. La demande européenne en panneaux solaires explose pourtant, mais elle est aujourd’hui en grande partie satisfaite par des importations chinoises. Cette situation de dépendance technologique fait peser un risque considérable sur l’avenir énergétique du continent.
Face à ce constat alarmant, une volonté politique de reconquête se fait jour. Le solaire photovoltaïque figure désormais parmi les technologies stratégiques bénéficiant de simplifications administratives et de critères de résilience spécifiques. Les règles des marchés publics ont été renforcées pour intégrer des exigences de durabilité, de cybersécurité et de respect de l’environnement. Une Alliance européenne a également été lancée, regroupant l’ensemble des acteurs de la filière, avec pour objectif de renforcer les capacités de production, de formation et de recyclage. L’enjeu est de faire du « Made in Europe » une réalité concrète dans les années à venir.
Malgré cette volonté affichée, la bataille reste ardue. La production solaire demeure une industrie extrêmement énergivore. Tant que l’écart de coût de l’énergie restera aussi important entre l’Europe, les États-Unis et la Chine, la reconquête industrielle sera difficile. La simplification administrative nécessaire ne saurait suffire à compenser un différentiel de coût aussi pénalisant. La Boussole de compétitivité, annoncée récemment par la Commission européenne, apporte des perspectives intéressantes, avec des mesures concrètes attendues prochainement. Dans un monde en évolution rapide, la capacité à adopter rapidement les nouvelles législations sera cruciale pour ne pas être distancé.

La question de la relation énergétique avec la Russie dépasse désormais largement le cadre purement économique. Continuer à acheter du gaz russe revient à financer directement l’effort de guerre conduit par Moscou. C’est un choix moral et politique : chaque euro versé pour ces importations contribue à l’achat d’obus qui détruisent les écoles ukrainiennes, finalement reconstruites grâce à l’aide européenne. Pour reprendre la formule d’Adina Revol, en achetant du gaz russe, l’Europe paie doublement.
La décision politique de rompre avec le gaz russe a été prise dès l’invasion de l’Ukraine. Les résultats ont été rapides : la part du gaz russe dans les importations européennes est passée de 45% à 15% à la fin de l’année 2022. Ce basculement historique marque la fin de l’Ostpolitik et d’une certaine naïveté stratégique qui postulait la fiabilité du Kremlin dans les relations commerciales. Cependant, si la rupture est consommée pour le gazoducs, la situation est plus complexe pour le gaz naturel liquéfié (GNL). La France est devenue le premier importateur de GNL russe en Europe, ce qui interroge sur la cohérence de la position française.
Les Européens se sont fixé l’objectif de 2027 pour parvenir à une sortie complète de la dépendance au gaz russe. La Commission européenne doit proposer prochainement une feuille de route détaillée. À court terme, le remplacement du GNL russe restant pourrait être assuré par du GNL américain. Mais les évolutions géopolitiques récentes montrent les limites de cette solution de substitution. L’Europe doit désormais envisager la question sous un angle plus large : il ne s’agit plus seulement de rompre avec la Russie, mais bien de rompre avec l’ensemble des énergies fossiles, dont l’importation fragilise structurellement les économies européennes et déséquilibre la balance commerciale.
La transition vers un système énergétique décarboné constitue l’horizon incontournable de la construction européenne. L’objectif d’au moins 42,5% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique européen d’ici 2030 est désormais acté, tout comme la neutralité carbone à l’horizon 2050. Mais le chaînon manquant reste la mise en œuvre rapide de la stratégie industrielle européenne. L’objectif assigné est qu’au moins 40% de la production européenne de technologies net-zéro soit assurée en Europe d’ici 2030. Cet objectif est ambitieux, mais il est également crucial pour éviter de construire une transition qui se ferait au prix d’une nouvelle dépendance technologique.
La souveraineté énergétique ne saurait se concevoir sans une capacité industrielle européenne forte. Fabriquer les équipements en Europe est essentiel pour garantir l’indépendance technologique et créer des emplois qualifiés. Toutefois, cette ambition bute sur la question de l’accès aux matières premières rares, indispensables à la fabrication des batteries, des panneaux solaires et des éoliennes. La diversification des sources d’approvisionnement passe par une politique active d’accords de libre-échange, comme celui conclu récemment avec le Mercosur, afin de réduire la dépendance à la Chine sans créer de nouvelles fragilités géopolitiques.
e
Le débat public oppose régulièrement le nucléaire et les énergies renouvelables, sans prendre suffisamment en compte la troisième voie que constitue la sobriété énergétique. Réduire la consommation d’énergie est pourtant un levier puissant de souveraineté. La baisse d’environ 20% de la consommation de gaz en France et en Europe est encourageante, mais il existe encore une marge de progression de 30 à 40%. Les priorités sont claires : poursuivre l’isolation des bâtiments, engagée avec le plan de relance européen, et déployer les bâtiments intelligents. La réussite de cette transformation repose sur la complémentarité entre transition climatique et transition numérique, deux piliers qui doivent être pensés ensemble pour construire un avenir autonome et durable.
L’Europe dispose aujourd’hui des outils et de la volonté politique pour réussir sa transition énergétique. Le chemin tracé est exigeant, mais les alternatives sont toutes plus risquées les unes que les autres. L’inaction condamnerait le continent à une dépendance technologique et géopolitique durable, tandis que l’action déterminée ouvre la voie à une prospérité fondée sur l’innovation, la durabilité et la souveraineté.
Pour aller plus loin sur les objectifs européens, consulter le Pacte vert pour l’Europe sur le site de la Commission européenne et les politiques énergétiques du Conseil de l’Union européenne.
Première édition le 12 février 2026
Le site de Odile Jacob

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
Inscrivez-vous en avant-première pour ne rien manquer de nos prochaines actualités.
Saisissez le code reçu par SMS :
Entrez le code de validation envoyé sur votre mobile pour finaliser votre demande.