La France aborde un tournant décisif pour la sécurité de son approvisionnement électrique. Alors que les énergies renouvelables occupent une place croissante dans le mix, la question de la flexibilité du système devient centrale. Le dernier rapport de la société britannique GlobalData, spécialisée dans l’analyse des marchés de l’énergie, met en lumière les leviers que le pays devra actionner pour maintenir l’équilibre entre production et consommation. Nucléaire, stockage, interconnexions : le futur réseau électrique français devra miser sur une combinaison de solutions complémentaires pour éviter les tensions, maîtriser les coûts et accélérer la décarbonation.
Longtemps organisé autour d’un parc nucléaire puissant et pilotable, le système électrique français est aujourd’hui confronté à une double évolution : le vieillissement des réacteurs existants et l’irruption massive du solaire et de l’éolien. Ces énergies, par nature intermittentes, imposent de repenser les mécanismes de pilotage du réseau. Pour les experts de GlobalData, la France doit d’ores et déjà préparer un cadre réglementaire et technique capable d’attirer les investissements nécessaires dans les capacités de flexibilité. Sans cela, la montée en puissance des renouvelables pourrait se traduire par des déséquilibres coûteux et un recours accru aux centrales fossiles.
La particularité du système électrique français réside dans la place prépondérante de l’atome. Selon les projections de GlobalData, la capacité nucléaire installée devrait rester stable, autour de 61 à 63 GW, jusqu’en 2035. Cette stabilité n’est toutefois pas le fruit du hasard : elle repose sur un vaste programme de modernisation des réacteurs existants, engagé par EDF, afin de prolonger leur durée de fonctionnement au-delà de 40 ans, voire 50 ans pour les plus récents.
La maintenance du parc existant constitue un chantier industriel majeur. Les opérations de grande ampleur, appelées « grandes visites décennales », mobilisent des milliers d’ingénieurs et d’ouvriers sur les sites. Parallèlement, le chantier de l’EPR de Flamanville, longtemps attendu, illustre les difficultés de construction des nouveaux réacteurs en France. Le gouvernement mise également sur six nouveaux EPR2, dont les premières mises en service sont espérées à l’horizon 2035-2040. Ces projets s’inscrivent dans une stratégie de long terme, mais ne suffiront pas à répondre aux besoins immédiats de flexibilité.
La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) fixe des objectifs ambitieux : porter la part des renouvelables dans la consommation électrique à au moins 40 % d’ici 2030. Pour y parvenir, les capacités solaires et éoliennes devraient presque doubler d’ici 2035, selon GlobalData. Ce développement rapide est porté par la baisse des coûts des technologies, l’engagement des collectivités territoriales et la volonté de réduire la dépendance aux importations d’énergies fossiles.
Mais cette croissance a un revers. La production solaire et éolienne varie en fonction des conditions météorologiques et des cycles jour/nuit, ce qui crée des périodes de surplus comme des phases de déficit. Sans dispositifs de flexibilité adaptés, ces variations risquent d’entraîner des déséquilibres fréquents entre l’offre et la demande, menaçant la stabilité du réseau. C’est précisément sur ce point que les experts attirent l’attention.
Pour Attaurrahman Ojindaram Saibasan, analyste chez GlobalData, la France doit mieux rémunérer la flexibilité du système électrique. Les mécanismes de capacité, les services auxiliaires et les contrats à revenus prévisibles sont autant d’outils à développer pour encourager les investissements dans le stockage et les moyens de production de secours. Le constat est clair : sans signaux économiques forts, les opérateurs ne s’engageront pas dans des projets structurants.
L’hydroélectricité, et plus particulièrement les stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), constitue déjà un pilier de la flexibilité en France. Ces installations, capables de pomper l’eau vers un bassin supérieur lorsque l’électricité est abondante et de la turbiner en période de pointe, offrent une réponse rapide et efficace aux variations de production. Le maintien et la modernisation de ces infrastructures sont jugés prioritaires par les experts, d’autant que leur durée de vie peut dépasser plusieurs décennies.
La France dispose de plusieurs grandes STEP, notamment sur le Rhin et dans les Alpes. Leur rôle est appelé à se renforcer avec la croissance du solaire et de l’éolien. Dans les prochaines années, l’enjeu sera d’augmenter leur capacité de stockage tout en préservant les écosystèmes aquatiques, un équilibre délicat à trouver.
Les batteries électrochimiques connaissent un essor remarquable, porté par la chute des coûts et l’industrialisation des chaînes de production à l’échelle mondiale. En France, plusieurs projets de grande envergure ont vu le jour ou sont en cours de développement, soutenus par les appels d’offres du mécanisme de capacité et les services de réserve primaire et secondaire. Ces installations réagissent en quelques millisecondes, ce qui les rend particulièrement adaptées au maintien de la fréquence du réseau et à la couverture des pics de consommation en soirée.
Si la durée de décharge des batteries reste limitée, leur déploiement massif constitue un complément essentiel aux STEP. À l’horizon 2030, la France pourrait disposer de plusieurs gigawatts de capacité de stockage par batteries, à condition que les procédures de raccordement soient simplifiées et que les revenus issus des services au réseau soient suffisants pour assurer la rentabilité des projets.
Malgré la transition énergétique, les centrales à gaz conservent un rôle stratégique. Leur capacité à démarrer rapidement et à moduler leur production en fait des alliées précieuses lors des épisodes de froid intense, des arrêts de réacteurs nucléaires ou des périodes prolongées de faible production renouvelable. Elles constituent également une sécurité en cas de panne d’une interconnexion ou de pic de consommation inattendu.
Le gouvernement français a fixé un objectif de sortie du charbon à horizon 2027, mais les centrales à gaz resteront nécessaires pour accompagner la transition. Les analystes recommandent de maintenir un parc de secours suffisant, tout en améliorant son rendement et en privilégiant les installations les moins émettrices de CO₂, afin de limiter l’impact climatique de ce recours ponctuel.
La France ne peut pas relever seule le défi de l’équilibre du réseau. Les interconnexions électriques avec les pays voisins constituent un levier majeur pour mutualiser les ressources et lisser les variations de production. Le pays dispose déjà d’un réseau de liaisons important, mais celui-ci doit être étoffé et modernisé pour répondre aux nouveaux besoins.

Parmi les projets les plus emblématiques, l’IFA-2, une liaison sous-marine à courant continu reliant la France et le Royaume-Uni, a été mise en service en 2021. Elle permet d’échanger jusqu’à 1 000 MW dans les deux sens. Le Celtic Interconnector, attendu pour 2027, reliera quant à lui le Finistère à l’Irlande, ajoutant environ 700 MW de capacité d’échange. En parallèle, la liaison Savoie-Piémont avec l’Italie est en cours de rénovation et devrait être doublée d’un nouveau câble souterrain de grande capacité.
Ces infrastructures apportent une flexibilité précieuse : exporter les surplus de production bas-carbone vers les voisins lorsque l’offre dépasse la demande, et importer de l’électricité en cas de tension. Elles réduisent d’autant le besoin de mobiliser des centrales de secours coûteuses et émettrices. RTE, le gestionnaire du réseau de transport, souligne l’importance de ces liaisons dans l’équilibrage européen, qui devient de plus en plus interdépendant.
À plus long terme, les petits réacteurs modulaires (SMR) pourraient constituer une capacité nucléaire complémentaire en France. Leur conception modulaire, leur taille réduite et leur potentiel de fabrication en série pourraient faciliter leur déploiement sur des sites où les grands réacteurs peinent à se développer en raison de contraintes foncières, réglementaires ou financières.
Toutefois, les experts de GlobalData restent prudents. La démonstration commerciale des SMR à grande échelle n’est pas encore faite, et aucun modèle n’est prêt à être déployé massivement avant les années 2030. Ces réacteurs ne constituent donc pas une réponse aux besoins immédiats du système électrique, mais une option stratégique à évaluer pour le renouvellement du parc nucléaire à plus long terme.
La trajectoire décrite par GlobalData est ambitieuse, mais elle se heurte à plusieurs obstacles. La France devra notamment surmonter des difficultés structurelles qui pourraient compromettre la réalisation des objectifs fixés.
Le coût de maintenance d’un parc nucléaire vieillissant constitue un enjeu financier considérable. Les opérations de prolongation nécessitent des investissements massifs, dont la rentabilité dépend de la durée d’exploitation future des réacteurs. Par ailleurs, la construction de nouveaux réacteurs et de grandes infrastructures de stockage reste soumise à des procédures réglementaires longues et complexes, qui retardent les mises en service et augmentent les coûts.
La sécurisation des chaînes d’approvisionnement est également cruciale. Les matériaux nécessaires aux batteries, comme le lithium, le nickel et le cobalt, proviennent en grande partie de pays tiers. La France et l’Europe travaillent à diversifier leurs sources et à développer des filières de recyclage, mais ces efforts mettront du temps à produire leurs effets. L’accès aux composants électroniques et aux transformateurs pour les installations électriques représente également un point de vigilance.
Les projets de parcs solaires, d’éoliennes, de lignes à haute tension ou de sites de stockage sont souvent confrontés à des oppositions locales. L’acceptabilité sociale devient un facteur clé de réussite, nécessitant une concertation renforcée avec les élus, les associations et les riverains. Les autorisations environnementales, parfois contestées, peuvent retarder des projets pourtant essentiels à la transition.
Le raccordement des nouvelles capacités au réseau constitue un autre goulot d’étranglement. Les files d’attente pour les demandes de raccordement se sont allongées, faute de capacités suffisantes sur certains postes électriques. RTE et les distributeurs investissent pour moderniser le réseau, mais les délais demeurent importants. Enfin, la sortie du charbon prévue en 2027 nécessitera de garantir le fonctionnement des centrales à gaz appelées à prendre le relais, tout en accompagnant la reconversion des sites concernés.
Pour les analystes de GlobalData, la réussite de la transition électrique française dépend de la capacité à coordonner tous les leviers disponibles. Le nucléaire doit fournir une base solide et décarbonée, les renouvelables doivent se déployer rapidement, le stockage doit offrir la flexibilité nécessaire, et les interconnexions doivent sécuriser les échanges avec les pays voisins. Si ces conditions sont réunies, la France pourra maintenir une électricité fiable, compétitive et faiblement carbonée, tout en poursuivant la réduction de sa dépendance aux énergies fossiles.
À l’inverse, un développement désordonné des renouvelables, sans accompagnement suffisant du stockage et des réseaux, risquerait d’accroître la volatilité de l’offre, de renforcer le recours aux centrales à gaz et d’alourdir la facture pour les consommateurs. La planification, la régulation et l’investissement devront donc être pensés de manière intégrée, dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires sont limitées et où la demande d’électricité, portée par l’électrification des usages, est appelée à croître fortement.
Le défi est immense, mais il offre aussi une opportunité : celle de construire un système électrique exemplaire, capable de servir de modèle à d’autres pays engagés dans la transition énergétique. La France dispose d’atouts considérables, à commencer par son savoir-faire nucléaire et son potentiel hydraulique. Encore faut-il les mobiliser intelligemment et dans les délais impartis.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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