Dans un contexte de transition énergétique accélérée et de hausse de la volatilité des prix de l’électricité, les industriels ne considèrent plus le stockage d’énergie par batteries comme une simple solution de secours. Il devient un véritable levier stratégique pour sécuriser leur approvisionnement, optimiser leur consommation et, surtout, générer des revenus complémentaires. Le projet BESS Perlen, développé en Suisse, constitue un exemple particulièrement éclairant de cette mutation. Décryptage d’un dispositif qui transforme l’infrastructure énergétique d’un site industriel en actif économique rentable.
La coentreprise BESS Perlen AG, composée de Perlen Industrieholding AG et de la fondation d’investissement Valyou, a décidé d’investir dans un système de stockage d’énergie par batteries d’une puissance de 10 mégawatts (MW) et d’une capacité de 20 mégawattheures (MWh). Ce système sera installé sur le site de Perlen Papier AG, l’un des principaux producteurs de papier en Suisse, et sera fourni par le spécialiste allemand ADS-TEC Energy. La mise en service est planifiée pour la fin de l’année 2026.
Cette infrastructure ne se limitera pas à renforcer le réseau électrique local. Elle doit permettre à l’entreprise papetière de monétiser sa flexibilité énergétique. Concrètement, la batterie sera capable de stocker l’électricité lorsque les conditions de marché sont favorables, c’est-à-dire quand les prix sont bas, puis de la revendre au moment où la demande et les tarifs atteignent leur maximum. Ce double mouvement d’achat et de vente constitue la base d’un modèle économique qui s’ajoute aux usages traditionnels du stockage industriel.
Longtemps perçues comme un centre de coût, les batteries industrielles sont aujourd’hui perçues comme un centre de profit. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la chute spectaculaire des coûts des batteries lithium-ion, qui ont diminué de près de 90 % depuis 2010 selon l’Agence internationale de l’énergie, a rendu ces installations économiquement viables. Ensuite, les marchés de l’électricité sont devenus plus complexes et plus rémunérateurs pour les acteurs capables de réagir en temps réel.
La première motivation des industriels reste la sécurité d’approvisionnement. Une usine comme Perlen Papier, qui consomme d’importantes quantités d’électricité pour faire fonctionner ses machines, ne peut pas se permettre des interruptions de production. Une batterie permet de lisser les pics de consommation et de protéger le site contre les coupures ou les variations de tension. Elle réduit également les frais liés à la puissance souscrite, en évitant les pointes de demande trop coûteuses.
Au-delà de cet usage interne, la batterie ouvre la voie à des revenus externes. En participant aux marchés de l’électricité, l’industriel ne se contente plus d’acheter de l’énergie, il la vend également. Le site de Perlen prévoit d’ailleurs de s’intégrer progressivement aux marchés day-ahead (J-1) et intrajournalier. Ces marchés permettent d’acheter ou de vendre de l’électricité à court terme, souvent quelques heures ou quelques minutes avant la livraison. C’est là que la flexibilité d’une batterie prend toute sa valeur : elle peut être chargée pendant les heures creuses, puis déchargée pendant les heures de pointe, captant ainsi la différence de prix.
Dans un premier temps, la batterie de Perlen sera principalement utilisée pour fournir des services système. Ces services, indispensables au bon fonctionnement du réseau électrique, consistent à maintenir l’équilibre entre la production et la consommation en temps réel. En Suisse, le gestionnaire de réseau de transport Swissgrid rémunère les acteurs capables de mettre à disposition des capacités de réserve rapide. Les batteries sont particulièrement adaptées à cet usage grâce à leur temps de réponse quasi instantané.
Cette activité constitue une source de revenus stable, car elle est contractualisée sous forme d’enchères régulières. À terme, le système pourra cumuler plusieurs sources de revenus : la vente de services de réserve, l’arbitrage sur les marchés journaliers et intrajournaliers, et éventuellement le service de pointe locale. Cette diversification est essentielle pour optimiser le retour sur investissement d’une telle installation.

Pour mener à bien ce projet complexe, Perlen s’est appuyée sur des partenaires expérimentés. Le groupe suisse wattss assure la gestion globale du projet, de son développement initial jusqu’à son intégration technique et son raccordement aux marchés de l’électricité. C’est lui qui coordonne les différents intervenants et garantit la conformité du système avec les règles du marché. De son côté, ADS-TEC Energy apporte son savoir-faire technologique en matière de systèmes de stockage par batteries, avec des modules compacts, sûrs et performants.
Ce cadre partenarial permet à Perlen de se concentrer sur son cœur de métier, la fabrication de papier, tout en bénéficiant de l’expertise des acteurs spécialisés dans l’énergie et le stockage. Une approche qui pourrait faire des émules parmi les autres grandes industries consommatrices d’électricité.
Le projet BESS Perlen s’inscrit dans la stratégie énergétique plus large de la Suisse, qui vise à développer la production renouvelable et à augmenter la flexibilité du réseau. L’Office fédéral de l’énergie considère le stockage comme un pilier essentiel de la sécurisation de l’approvisionnement à l’horizon 2050. En transformation son site industriel en pôle énergétique, Perlen anticipe cette évolution et se positionne comme un acteur clé du nouveau paysage électrique.
Pour les industriels en général, le message est clair : le stockage par batterie n’est plus une option technologique réservée aux grands groupes électriques. C’est une solution rentable pour toute entreprise disposant d’une capacité de production ou d’une consommation électrique importante et d’une certaine flexibilité. Les bénéfices vont au-delà de l’aspect financier. En participant activement à l’équilibre du réseau, les industriels renforcent leur image de marque et leur contribution à la transition énergétique.
Le système de stockage de Perlen, prévu pour 2026, incarne une tendance lourde du secteur de l’énergie : la transformation des consommateurs en prosumers, à la fois producteurs, consommateurs et traders d’électricité. En faisant de la batterie un actif économique à part entière, les industriels peuvent non seulement amortir leur investissement, mais aussi en tirer des revenus réguliers sur la durée.
Le modèle développé en Suisse démontre que les batteries industrielles sont bien plus qu’un simple dispositif de secours : elles constituent une véritable infrastructure de création de valeur. Pour les entreprises qui souhaitent s’engager dans cette voie, le moment est favorable. La combinaison d’une technologie mature, de marchés ouverts et d’objectifs climatiques ambitieux rend le stockage d’énergie par batteries incontournable dans la stratégie énergétique industrielle.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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