Dans un entretien récent accordé à L’Express, Xavier Barbaro, président-directeur général de Neoen, a livré une vision ambitieuse et argumentée sur le rôle central que joueront les batteries dans la transformation du système électrique européen. Selon lui, le stockage par batteries est appelé à devenir « la très bonne surprise des prochaines années », à condition que les décideurs publics et les régulateurs adaptent rapidement le cadre législatif et administratif. Ce plaidoyer intervient alors que la France et l’Europe accélèrent leur transition énergétique, avec un objectif de neutralité carbone à horizon 2050.
Fondée il y a dix-sept ans, Neoen s’est imposée comme un acteur incontournable du secteur des énergies renouvelables à l’échelle mondiale. Présente dans plus de quinze pays, l’entreprise affiche une capacité installée ou en construction de près de 7 GW, avec une ambition de franchir la barre des 10 GW d’ici 2026. Pourtant, Xavier Barbaro regrette que ce succès soit davantage reconnu à l’étranger qu’en France. « Nous sommes la vitrine française des renouvelables, mais nous restons trop souvent ignorés dans notre propre pays », confie-t-il.
En Australie, Neoen est devenue le premier producteur indépendant d’énergie renouvelable, grâce à des projets solaires et éoliens de grande envergure, couplés à des systèmes de stockage par batteries. Cette réussite illustre le savoir-faire tricolore en matière d’ingénierie, de conception et d’exploitation de centrales photovoltaïques. Xavier Barbaro insiste sur le fait que la valeur ajoutée ne réside pas uniquement dans la fabrication des panneaux, mais aussi dans le développement, la construction, l’intégration réseau et la maintenance. Des entreprises françaises comme Bouygues, Vinci, Eiffage ou Nexans travaillent régulièrement avec Neoen, y compris sur des projets à l’international.
Le PDG de Neoen déconstruit l’idée reçue selon laquelle le solaire serait « chinois » et donc sans intérêt pour l’industrie française. « Prenez une centrale photovoltaïque : les panneaux ne représentent qu’une partie de l’investissement. Le reste, ce sont des études de sol, des fondations, du câblage, des onduleurs, des systèmes de surveillance et de pilotage, sans oublier le génie civil », explique-t-il. En France, des centaines d’entreprises et des milliers d’emplois qualifiés sont mobilisés tout au long de la chaîne de valeur. Le marché du solaire représente ainsi un levier de croissance industrielle majeur pour le pays.
Au-delà du solaire, Xavier Barbaro met en avant le potentiel des batteries comme outil de gestion du réseau électrique. Longtemps considérées comme un simple complément aux énergies intermittentes (solaire et éolien), les batteries sont devenues un élément central de la sécurité d’approvisionnement. Elles permettent d’écrêter les pointes de consommation, d’injecter de l’électricité lors des moments critiques, de stabiliser la fréquence et la tension, et de réduire le recours aux centrales thermiques fossiles.
« En Australie, après le black-out de 2017 dans le sud du pays, nous avons installé avec Tesla une batterie de 100 MW en moins de cent jours. Depuis, la part des renouvelables dans le mix électrique local est passée de 40 % à plus de 70 %, sans nouvel incident majeur », rappelle Xavier Barbaro. Cet exemple concret illustre le rôle clé du stockage dans la transition énergétique. En Europe, des projets similaires se multiplient, mais la France accuse un certain retard.
Neoen mène actuellement un projet pilote dans le Finistère, près de Morlaix, où une batterie de 92 MW est testée en collaboration avec RTE. L’objectif est de démontrer la capacité de ces systèmes à assurer des services système (réglage de fréquence, soutien en tension) et à sécuriser l’alimentation de zones isolées. Par ailleurs, la société prévoit la construction de la plus grande batterie de France à Vernou-la-Celle-sur-Seine, en Seine-et-Marne. D’une puissance de 240 MW, elle sera assemblée à Saint-Étienne par le groupe Nidec, créant ainsi de la valeur industrielle locale.
Ces installations sont conçues pour répondre à plusieurs usages : effacement des pointes, arbitrage temporel (stockage en heures creuses, restitution en heures pleines), et participation aux mécanismes de capacité. De plus, elles contribuent à éviter des investissements coûteux dans de nouvelles lignes haute tension ou des centrales de pointe au gaz.
Malgré ces avancées, Xavier Barbaro alerte sur les freins réglementaires qui limitent le déploiement des batteries en France. « Les batteries ne souffrent pas d’une opposition politique ou sociale, mais d’une méconnaissance administrative. Les procédures d’autorisation ne sont pas adaptées à des projets qui peuvent être déployés en quelques mois », déplore-t-il. Il appelle à une simplification des démarches et à une reconnaissance du stockage comme une infrastructure essentielle au même titre que les lignes électriques.

Selon lui, pour accompagner l’installation de 40 GW de capacités solaires et éoliennes supplémentaires d’ici 2035 (conformément à la programmation pluriannuelle de l’énergie), la France aurait besoin de 5 à 6 GW de batteries, répartis stratégiquement sur le territoire. Actuellement, la capacité installée en batteries en France est inférieure à 1 GW, très loin derrière le Royaume-Uni (plus de 4 GW) ou l’Allemagne (environ 3 GW).
Au niveau européen, la directive sur les batteries (règlement UE 2023/1542) fixe des objectifs ambitieux en matière de durabilité, de recyclage et d’empreinte carbone. Cette réglementation pourrait favoriser l’émergence d’une filière industrielle européenne du stockage, à condition que les États membres accélèrent les procédures et investissent dans les réseaux.
L’essor des batteries est étroitement lié à la baisse continue de leurs coûts. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le coût des batteries lithium-ion a chuté de près de 80 % entre 2010 et 2022, et devrait encore diminuer de 30 à 40 % d’ici 2030. Cette tendance ouvre la voie à des systèmes de stockage de plus en plus compétitifs, capables de rivaliser avec les centrales à gaz pour les services de pointe et de flexibilité.
Neoen prévoit d’ailleurs de dupliquer son modèle australien en Europe, avec des projets solaires ou éoliens couplés à de grandes batteries. « Dans les années à venir, les batteries seront aussi évidentes que les onduleurs dans une installation photovoltaïque. Elles feront partie intégrante de tout projet renouvelable », prédit Xavier Barbaro.
Pour en savoir plus sur le rôle du stockage dans la transition énergétique, consultez le rapport de RTE sur la flexibilité électrique : Stockage par batteries : quel rôle pour le réseau ? ou les analyses de l’Agence internationale de l’énergie sur les batteries.
Xavier Barbaro se montre résolument optimiste : « Les batteries seront la très bonne surprise des prochaines années en Europe. Elles offrent une solution mature, flexible et de plus en plus économique pour décarboner le système électrique tout en renforçant sa sécurité. » À condition que les pouvoirs publics et les régulateurs adaptent leur vision et leurs outils, le Vieux Continent pourrait bien devenir le théâtre d’une révolution silencieuse du stockage, portée par des entreprises françaises comme Neoen, mais aussi par toute une filière industrielle en pleine émergence.
Le chemin est encore long, mais les premiers signaux sont encourageants. La France dispose d’atouts indéniables : un savoir-faire en ingénierie, des entreprises de construction de premier plan, et une ambition politique affichée pour les renouvelables. Il ne reste plus qu’à lever les dernières barrières administratives pour que les batteries s’imposent comme un pilier de la transition énergétique européenne.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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