La transition énergétique ne se limite pas à remplacer des sources d’énergie fossiles par des énergies renouvelables. Elle transforme en profondeur la façon dont nos réseaux électriques sont conçus, pilotés et stabilisés. Alors que le solaire et l’éolien prennent une part croissante dans le mix électrique mondial, une technologie discrète mais décisive monte en puissance : l’onduleur grid-forming (formateur de réseau). Cet article décrypte son fonctionnement, ses avantages concrets et les projets pionniers qui démontrent son utilité à grande échelle.

Le défi de l’inertie dans un réseau décarboné

Dans un réseau électrique traditionnel, la stabilité est assurée par l’inertie mécanique des centrales thermiques, nucléaires ou hydrauliques. Les énormes turbines en rotation agissent comme des volants d’inertie : elles amortissent naturellement les variations brusques de fréquence. Ce mécanisme robuste permet au réseau de « tenir le choc » en cas d’incident (perte d’une centrale, variation soudaine de la consommation).

Or, les énergies renouvelables comme le solaire photovoltaïque et l’éolien sont connectées via de l’électronique de puissance (onduleurs). Ces équipements ne possèdent pas d’inertie mécanique. Plus on installe de ces sources, moins l’inertie totale du système est élevée. Le réseau devient plus « nerveux », plus sensible aux déséquilibres, et donc potentiellement plus instable. RTE, le gestionnaire du réseau de transport français, suit de près cette évolution et travaille sur des solutions pour maintenir la fiabilité.

C’est précisément pour répondre à ce défi que les onduleurs de nouvelle génération, dits grid-forming, ont été développés.

Grid-forming vs grid-following : une différence de logique fondamentale

Pour comprendre l’innovation, il faut d’abord distinguer les deux grandes familles d’onduleurs :

Les onduleurs grid-following (suiveurs de réseau)

Aujourd’hui majoritaires, ces onduleurs fonctionnent comme des « suiveurs » : ils mesurent la tension et la fréquence du réseau auquel ils sont connectés, puis injectent de l’électricité en se synchronisant sur ce signal de référence. Ils présupposent donc qu’un réseau stable existe déjà. En cas de défaillance majeure ou de blackout, ils ne peuvent pas contribuer à rétablir la situation.

Les onduleurs grid-forming (formateurs de réseau)

À l’inverse, ces onduleurs sont capables de générer eux-mêmes une référence de tension et de fréquence. Au lieu de suivre un signal, ils en créent un. Cela change radicalement leur rôle : ils deviennent des composants actifs de stabilisation. Leur atout principal est la capacité à fournir une inertie synthétique, simulée par des algorithmes. Ces derniers réagissent quasi instantanément aux variations de fréquence, offrant une réponse plus rapide que l’inertie mécanique traditionnelle.

« Concrètement, ils ne se contentent plus de suivre un signal : ils sont capables de recréer eux-mêmes une consigne de tension et de fréquence. Cette capacité change profondément leur rôle : ils ne sont plus de simples convertisseurs, mais des composants de stabilisation du réseau », explique Vincent Mathely, Directeur de la division Large Scale de SMA France, filiale du groupe allemand SMA Solar Technology.

Des fonctions concrètes pour les réseaux de demain

Les onduleurs grid-forming ne se contentent pas d’une amélioration théorique. Ils permettent de déployer des fonctionnalités essentielles :

  • Black start : la capacité de redémarrer un réseau à partir de zéro en cas de blackout généralisé, en recréant une tension de référence à partir de batteries connectées.
  • Injection de courant de court-circuit : pour renforcer la stabilité en cas de défaut sur le réseau, une fonction traditionnellement assurée par les centrales synchrones.
  • Couplage en courant continu (DC coupling) : il optimise les rendements en évitant des conversions énergétiques intermédiaires, notamment dans les systèmes combinant production solaire et stockage.

Côté matériel, les progrès sont notables. Les nouvelles générations d’onduleurs utilisent des transistors en carbure de silicium, qui améliorent le rendement et la résistance aux cycles thermiques. Des solutions modulaires comme le Sunny Central Flex de SMA permettent de combiner au sein d’un même système production photovoltaïque, stockage par batterie et alimentation d’électrolyseurs. L’objectif est de permettre aux exploitants de multiplier les sources de revenus dans un contexte où les prix de l’électricité deviennent très volatils, avec l’apparition de prix négatifs dans certaines régions (États-Unis, Australie, Chili).

Des avancées réglementaires en Europe et des projets pionniers

La technologie grid-forming progresse, mais son déploiement à grande échelle dépend aussi de l’évolution des cadres réglementaires et des mécanismes de rémunération.

France : des travaux en cours, un besoin encore limité

En France, Enedis et RTE mènent des travaux pour intégrer ces nouveaux services, sous l’impulsion des directives européennes. Cependant, le besoin reste limité en métropole grâce à la forte inertie apportée par le parc nucléaire d’EDF. Des projets pilotes existent néanmoins, notamment avec le producteur d’énergies renouvelables Neoen.

Allemagne, Royaume-Uni : des précurseurs dans la valorisation de l’inertie

D’autres pays vont plus vite. L’Allemagne commence à valoriser économiquement la fourniture d’inertie. Le Royaume-Uni est un précurseur : il a mis en place des mécanismes de rémunération explicite des services de stabilité, y compris pour l’inertie, via des enchères dédiées.

Blackhillock : un projet emblématique en Écosse

Le projet Blackhillock, en Écosse, illustre parfaitement les promesses de cette technologie. Développé dans le cadre du programme « Stability Pathfinder » de l’opérateur de réseau britannique, il vise à stabiliser un réseau où l’éolien offshore prend une place croissante. Sa particularité : utiliser des onduleurs formateurs de réseau pour stabiliser les creux de tension et les déséquilibres de phase. SMA a fourni 62 Medium Voltage Power Stations équipées de ses onduleurs de pointe, offrant 370 MWs d’inertie et 116 MVA de puissance de court-circuit. Ce projet montre que la technologie est bien en phase de déploiement industriel.

Une brique essentielle pour le réseau électrique du futur

Les onduleurs grid-forming ne sont pas une simple évolution technique : ils représentent un changement de paradigme dans la façon de piloter un réseau électrique. En permettant aux sources renouvelables, associées au stockage, de contribuer activement à la stabilité, ils lèvent un frein majeur à leur intégration massive. Les pionniers comme le Royaume-Uni montrent la voie, et les retours d’expérience de projets comme Blackhillock confirment leur viabilité. À mesure que les cadres réglementaires évolueront en Europe, ces technologies devraient devenir un standard pour tout nouveau parc renouvelable de grande taille.

Sources et liens utiles :
RTE : stabilité du réseau et onduleurs grid-forming
SMA : Sunny Central Flex, solution modulaire
ReNews : le projet Blackhillock en Écosse

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