L’essor des véhicules électriques (VE) transforme non seulement la mobilité, mais aussi la gestion du système électrique. Avant même que le couplage direct entre recharge et production photovoltaïque ne se généralise, la recharge des VE peut déjà jouer un rôle clé dans l’équilibrage du réseau. À condition que ces usages soient pilotés et synchronisés avec les périodes de disponibilité de l’énergie, en particulier solaire. Cette deuxième partie d’enquête explore les mécanismes, les technologies et les modèles tarifaires qui permettent aux bornes de recharge de devenir un levier actif de flexibilité.
Selon les prévisions d’Enedis, sans pilotage des usages, la recharge des véhicules électriques chez les particuliers et les professionnels pourrait représenter, d’ici 2035, un appel de puissance supplémentaire compris entre 12,5 et 18 GW. Une contrainte lourde pour le réseau, mais aussi une formidable opportunité. « La recharge est, par nature, un usage flexible. Contrairement à d’autres consommations, elle peut être modulée dans le temps sans altérer le service rendu. Elle devient ainsi un levier potentiel d’optimisation du mix énergétique », souligne Driveco, opérateur de plus de 350 stations de recharge, engagé aux côtés d’Orus Energy sur les sujets de flexibilité.
Le pilotage intelligent de la recharge apparaît comme un outil clé. À lui seul, il pourrait réduire jusqu’à 10 GW la puissance appelée aux heures de pointe, en déplaçant une partie des consommations vers les périodes les plus favorables au système, notamment lorsque la production renouvelable est abondante.
Pour encourager les utilisateurs à recharger au bon moment, plusieurs fournisseurs d’énergie misent sur des offres tarifaires incitatives. L’objectif : synchroniser la demande avec les périodes de surproduction, souvent liées au solaire en milieu de journée.
Alterna Énergie propose une électricité 100 % verte issue de plus de 1 500 producteurs partenaires. Son offre repose sur une différenciation entre heures pleines (0,59 €/kWh) et heures creuses (0,42 €/kWh). Ces heures creuses sont positionnées entre 11 h et 18 h pour encourager la recharge en journée, en phase avec la production photovoltaïque. Résultat : les utilisateurs peuvent réduire leur coût de recharge jusqu’à 30 % en adaptant leurs habitudes. À ces moments-là, le système électrique français peut connaître des situations de surproduction, entraînant parfois des prix négatifs sur les marchés de gros.
Sobry, fournisseur d’électricité français, va plus loin avec une tarification dynamique « pure », facturée heure par heure selon les prix réels du marché de gros. « Concrètement, les producteurs peuvent être amenés à payer les consommateurs pour absorber cette électricité excédentaire », explique l’entreprise. « Les clients équipés d’une voiture électrique et abonnés à des offres dynamiques pourront demain être rémunérés jusqu’à 30 € pour recharger leur véhicule entre midi et 16 h. En ordre de grandeur, c’est comme être payé pour faire son plein. »

Ce modèle transforme la recharge en source de revenus potentiels pour les utilisateurs, tout en offrant une soupape de sécurité au réseau. D’autres acteurs comme Ekwateur ou Urban Solar Energy expérimentent également des approches similaires couplées à l’autoconsommation photovoltaïque.
Au-delà des incitations tarifaires, la technologie joue un rôle déterminant. La norme européenne ISO 15118, en cours de déploiement progressif, définit le protocole d’échange d’informations entre le véhicule et la borne. Elle permet notamment :
« De fait, elle permet à l’opérateur de borne, à l’agrégateur, au fournisseur d’électricité ou au gestionnaire de réseau d’adapter la puissance de recharge en fonction de la congestion du réseau, du prix de l’électricité ou des besoins du conducteur », synthétise Tony Cleton, ingénieur R&D chez RossiniEnergy, concepteur d’ombrières photovoltaïques en bois avec bornes de recharge.
Le V2G représente le stade le plus abouti de la flexibilité. Il permet aux batteries des véhicules de stocker l’énergie en période de surplus et de la réinjecter sur le réseau lors des pics de consommation. Cette technologie est encore émergente en France, mais des expérimentations sont menées par des acteurs comme Izivia (filiale d’EDF) ou Nissan avec son programme « Blue Switch ». Toutefois, elle nécessite des véhicules compatibles, des bornes bidirectionnelles et un cadre réglementaire adapté. La norme ISO 15118-20 fournit désormais le cadre technique indispensable.
La recharge des véhicules électriques n’est plus une simple contrainte pour le réseau : elle devient un atout stratégique pour intégrer davantage d’énergies renouvelables, réduire les pointes de consommation et optimiser les coûts pour les utilisateurs. En combinant pilotage intelligent, tarification dynamique et technologies bidirectionnelles, la mobilité électrique participe activement à la transition énergétique. Les gestionnaires de réseau comme RTE et Enedis travaillent main dans la main avec les opérateurs de bornes et les fournisseurs pour accélérer ce mouvement. Alors que le parc de véhicules électriques français dépasse le million d’unités début 2024, chaque borne connectée devient une brique de flexibilité pour le système électrique de demain.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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