La Chine met fin à la guerre des prix dans le solaire : vers une régulation durable du marché photovoltaïque

Une industrie solaire chinoise fragilisée par la surproduction

Depuis plusieurs années, l’industrie photovoltaïque chinoise est confrontée à une surcapacité de production massive. Les prix des modules solaires ont chuté de manière spectaculaire, entraînant des pertes importantes pour de nombreux fabricants. Cette guerre des prix, qualifiée de « concurrence involutionnelle » par les autorités, a poussé Pékin à intervenir. Le 31 juillet, à Yancheng, dans la province du Jiangsu, l’Administration d’État chinoise pour la réglementation du marché (SAMR) a organisé une réunion décisive avec les principaux acteurs du secteur. Objectif : restaurer une concurrence saine et privilégier la qualité des produits au détriment d’une course au prix toujours plus agressive. Cette initiative s’inscrit dans un plan plus large du gouvernement central visant à assainir les marchés stratégiques et à protéger les industries nationales jugées essentielles.

Le contexte est particulièrement tendu. La demande intérieure chinoise, bien qu’encore dynamique, ne suffit plus à absorber l’offre excédentaire. Les exportations, de leur côté, se heurtent à des barrières commerciales croissantes, notamment aux États-Unis et en Europe. Les fabricants chinois se retrouvent donc dans une situation où la baisse des prix ne stimule plus suffisamment la demande, mais détériore davantage leurs marges. Selon les données de l’Association chinoise de l’industrie photovoltaïque (CPIA), le prix moyen des modules a diminué de plus de 40 % en l’espace de deux ans, plongeant de nombreuses entreprises dans le rouge. Les petites structures, moins résilientes, sont les premières victimes de cet environnement hostile, mais même les géants du secteur, comme Tongwei ou Longi, voient leurs résultats financiers se dégrader sensiblement.

Ce que prévoit la nouvelle norme de comptabilité analytique

Pour répondre à cette crise, la SAMR et le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT) ont publié, le 27 juillet, une norme de groupe volontaire intitulée « Règles générales pour le modèle de comptabilité analytique de l’industrie photovoltaïque ». Ce document, disponible sur le site de la SAMR, établit un cadre unifié de calcul des coûts pour l’ensemble de la chaîne de valeur : polysilicium, plaquettes (wafers), cellules et modules. Il unifie les limites de calcul, les coefficients et les modèles à chaque étape de la production. L’objectif est de mettre fin aux pratiques hétérogènes qui permettaient à certaines entreprises de manipuler leurs coûts déclarés pour justifier des prix anormalement bas, une forme de dumping comptable difficile à attaquer faute de références communes.

Cette norme est un outil essentiel pour les régulateurs. Elle leur offre une base technique fiable pour mener des enquêtes sur les coûts réels des fabricants et, le cas échéant, engager des procédures sanctionnant les ventes à perte. En clair, une entreprise qui vendrait ses modules en dessous de son coût de production complet, tel que défini par cette norme, pourrait être considérée comme coupable de pratiques anticoncurrentielles. La CPIA a été officiellement chargée de promouvoir cette nouvelle norme auprès de ses membres et d’encourager les entreprises à éviter toute forme de dumping ou d’infraction aux règles de prix. Des formations et des ateliers d’information ont déjà été annoncés dans les principales régions industrielles, notamment dans le Jiangsu, le Zhejiang et le Shandong.

Une intervention réglementaire sans prix plancher officiel

Contrairement à certaines spéculations, ni la réunion de Yancheng ni la nouvelle norme ne fixent de prix de vente minimum. La SAMR a clairement indiqué qu’elle privilégierait une approche incitative et préventive. Les mesures envisagées incluent des rappels à l’ordre, des entretiens réglementaires et des conseils administratifs. Les entreprises qui refuseraient de se conformer aux règles et qui perturberaient gravement l’ordre du marché s’exposent toutefois à des poursuites judiciaires. Cette stratégie graduelle vise à rassurer les marchés sans pour autant imposer un contrôle autoritaire des prix, qui serait contraire aux principes de l’économie de marché que la Chine prétend défendre dans le cadre de son adhésion à l’OMC.

Malgré tout, des rumeurs persistantes circulent sur l’introduction éventuelle de prix minimaux pour les produits solaires, notamment pour les marchés publics. Aucune annonce officielle n’a été faite à ce stade par la SAMR, le MIIT ou tout autre organisme gouvernemental. Les experts estiment qu’une telle mesure serait difficile à appliquer en pratique, car elle nécessiterait une mise à jour permanente en fonction des évolutions technologiques et des coûts des matières premières. Elle risquerait également de créer des distorsions de concurrence avec les fabricants étrangers, qui ne seraient pas soumis aux mêmes contraintes. Le gouvernement chinois semble donc vouloir privilégier une régulation indirecte, axée sur la transparence des coûts, plutôt qu’une intervention directe sur les prix.

Réactions immédiates des marchés financiers

L’annonce de cette nouvelle régulation a provoqué une onde de choc positive sur les marchés financiers. Le week-end qui a suivi la réunion de Yancheng, plusieurs producteurs de polysilicium ont suspendu leurs cotations et retiré temporairement du marché leurs produits proposés à bas prix, dans l’attente d’une clarification des nouvelles règles. Le lundi 3 août, le contrat à terme sur le polysilicium le plus négocié à la Bourse des contrats à terme de Guangzhou a atteint sa limite de cotation journalière, clôturant en hausse de 8,99 %, à 35 890 yuans (environ 5 290 dollars) la tonne. Cette progression spectaculaire reflète l’espoir des investisseurs de voir les prix se stabiliser, voire remonter, à la faveur d’une discipline accrue de la part des producteurs.

Dans le même temps, les actions de plusieurs grands fabricants chinois de panneaux solaires ont fortement progressé. Tongwei, l’un des leaders mondiaux du polysilicium, a clôturé à sa limite de cotation journalière à la Bourse de Shanghai, tout comme Flat Glass, un important fournisseur de verre solaire. Cette euphorie boursière doit toutefois être nuancée. Elle traduit avant tout un soulagement à court terme face à un risque réglementaire majeur, mais elle ne résout pas les déséquilibres structurels du secteur. L’offre de polysilicium continue en effet d’augmenter, les stocks restent à des niveaux élevés, et la demande des producteurs de plaquettes et des projets en aval demeure faible. Comme le rapporte Reuters, les analystes restent prudents quant à l’ampleur et la durée de cet effet de rattrapage.

La Chine met fin à la guerre des prix dans le solaire : vers une régulation durable du marché photovoltaïque

Les limites d’une régulation par les coûts

Si cette initiative est saluée par une partie de l’industrie, elle ne fait pas l’unanimité. Plusieurs experts s’interrogent sur l’efficacité réelle d’une régulation par les coûts dans un secteur aussi complexe et mondialisé que le photovoltaïque. Les coûts de production varient considérablement d’une entreprise à l’autre en fonction de la technologie utilisée, de l’échelle de production, de la localisation géographique et de l’intégration verticale. Une norme unique pourrait ainsi pénaliser les entreprises les plus efficaces, qui sont précisément celles qui parviennent à produire à moindre coût. À terme, cela pourrait freiner l’innovation et la baisse des prix, qui ont été les principaux moteurs de la croissance du solaire à l’échelle mondiale.

Par ailleurs, la mise en œuvre de cette norme nécessitera un important travail de vérification et d’audit. La SAMR devra s’assurer que les entreprises déclarent bien des coûts conformes à la réalité. Cela implique la mise en place de mécanismes de contrôle robustes et indépendants, ce qui représente un défi logistique et financier considérable. Certains observateurs notent également que cette régulation pourrait avoir des effets indésirables, comme une concentration accrue du marché au profit des plus grands groupes, capables de supporter les coûts de conformité, au détriment des PME innovantes. Pour une analyse plus détaillée des enjeux de ce secteur, le rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie photovoltaïque (IEA PVPS) offre des données précieuses sur les tendances mondiales du marché.

Quelles perspectives pour les acheteurs et les investisseurs ?

Pour les acheteurs chinois, en particulier les grandes entreprises énergétiques publiques, une hausse des prix des modules solaires pourrait avoir un impact direct sur la rentabilité de leurs projets. Ces acteurs, qui bénéficiaient de coûts d’approvisionnement extrêmement bas, devraient faire face à des dépenses d’investissement plus élevées et à des rendements attendus plus faibles. Cela pourrait, à terme, freiner leur appétit pour de nouveaux investissements dans le solaire, du moins à court terme. Certains projets pourraient être reportés ou redimensionnés, ce qui aurait un effet paradoxal sur la demande intérieure de modules. Le gouvernement chinois, qui a fixé des objectifs ambitieux en matière de neutralité carbone à l’horizon 2060, devra donc trouver un équilibre entre la santé financière de ses fabricants et la compétitivité économique de ses projets solaires.

À l’international, cette nouvelle régulation pourrait avoir des répercussions notables. Les fabricants étrangers, qui accusent depuis longtemps leurs concurrents chinois de vendre à perte, pourraient y voir une avancée significative. L’Union européenne et les États-Unis ont déjà mis en place des mécanismes de défense commerciale pour protéger leurs industries locales, mais une normalisation des prix chinois pourrait réduire les tensions et faciliter un dialogue commercial plus apaisé. Comme le souligne un article de PV Magazine, la crédibilité du cadre réglementaire chinois dépendra de sa capacité à être appliqué de manière cohérente et transparente, sans céder aux pressions protectionnistes internes.

Les prochaines étapes de la régulation du secteur photovoltaïque

La route est encore longue avant une stabilisation durable du marché. La SAMR et la CPIA devront intensifier leurs efforts de communication et de formation auprès des entreprises pour s’assurer que la nouvelle norme de comptabilité analytique soit comprise et adoptée par tous. Des sanctions exemplaires pourraient être nécessaires pour dissuader les contrevenants potentiels. Parallèlement, le gouvernement chinois pourrait être tenté d’accélérer la fermeture des capacités de production obsolètes et les plus coûteuses, afin de réduire l’offre excédentaire et de redonner des marges de manœuvre aux acteurs les plus solides. Cette politique de rationalisation industrielle, déjà observée dans d’autres secteurs comme la sidérurgie ou le ciment, pourrait être appliquée au photovoltaïque avec une vigueur accrue.

Les investisseurs, quant à eux, surveilleront de près les publications financières des prochains trimestres et les indicateurs d’activité, comme le prix moyen des contrats de polysilicium et les taux d’utilisation des capacités de production. L’évolution des stocks sera également un signal clé. Si la demande mondiale devait se redresser, portée notamment par la transition énergétique européenne et les nouveaux marchés émergents, la pression sur les prix pourrait diminuer naturellement, rendant la régulation moins nécessaire. Dans le cas contraire, les autorités chinoises devront probablement aller plus loin dans leur intervention, quitte à instaurer des mécanismes de soutien direct aux prix, une hypothèse encore jugée improbable mais plus discutée depuis la réunion de Yancheng. L’avenir du marché solaire chinois, et par extension mondial, se jouera dans les prochains mois.

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