L’Union européenne traverse une période charnière de son histoire énergétique. Confrontée à la fois à des tensions géopolitiques majeures, à une concurrence mondiale accrue et à l’urgence climatique, l’Europe doit redéfinir en profondeur sa stratégie énergétique. Dans ce contexte complexe, Adina Revol, autrice de l’ouvrage « Rompre avec la Russie » et ancienne porte-parole de la Commission européenne en France, apporte un éclairage précieux sur les défis et les opportunités qui se présentent au continent.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le paysage énergétique européen a été bouleversé. La dépendance au gaz russe, longtemps considérée comme un pilier de la stabilité énergétique, s’est révélée être une faiblesse stratégique majeure. Cette prise de conscience a accéléré une transformation profonde, articulée autour du plan RePowerEU et du Pacte vert européen, dont l’objectif ambitieux est d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.
Le défi est de taille : comment concilier souveraineté énergétique, compétitivité industrielle et transition écologique ? Comment répondre à la fois à l’urgence climatique et à la nécessité de préserver l’économie européenne face à la concurrence chinoise et américaine ? Quelles sont les marges de manœuvre réelles des États membres ? Autant de questions cruciales qui détermineront l’avenir énergétique du continent.
Le plan RePowerEU, lancé en mai 2022, a marqué un tournant décisif dans la politique énergétique européenne. Comme le souligne Adina Revol, l’Union européenne a enfin pris son destin énergétique en main, décidant de ne plus subir le chantage russe. La réalisation la plus notable de ce plan a été la réduction spectaculaire de la dépendance au gaz russe, passant de 45% des importations à environ 15% dès la fin de l’année 2022, puis à environ 12% aujourd’hui.
Cette rupture a eu des conséquences considérables au niveau géopolitique. Le géant gazier russe Gazprom a subi des pertes historiques, et les Européens ont réussi à trouver l’unanimité nécessaire pour empêcher le transit du GNL russe vers l’Asie par leurs ports. C’est un changement fondamental qui marque la fin de l’Ostpolitik et d’une certaine naïveté stratégique qui prévalait depuis des décennies dans les relations énergétiques entre l’Europe et la Russie.
Cependant, Adina Revol tempère ce bilan en rappelant que le chemin vers une pleine souveraineté énergétique reste semé d’embûches. Le plus grand défi consiste désormais à mettre en place rapidement une stratégie industrielle cohérente pour atteindre les objectifs du Pacte vert. Cette stratégie nécessite deux conditions essentielles : garantir une énergie abordable pour les ménages et les entreprises, et assurer un financement stable et pérenne des projets de transition.
Au cœur des préoccupations d’Adina Revol se trouve la question du coût final de l’énergie, qu’elle considère comme le principal frein à la réindustrialisation verte de l’Europe. Elle plaide avec force pour une réduction immédiate de la taxation sur l’électricité, qui atteint en moyenne 30% en Europe. Cette situation constitue un désavantage compétitif majeur face aux États-Unis, qui n’appliquent pas de telles taxes, et face à la Chine.
« Aucune grande nation n’a prospéré sans une énergie abondante et abordable », insiste-t-elle. Tant que le différentiel du coût de l’énergie restera si important par rapport aux autres puissances mondiales, la tâche de réindustrialisation sera ardue. Les mesures de simplification administrative, bien que nécessaires, ne suffiront pas à elles seules à résoudre ce problème structurel.
Pour financer cette transition, Adina Revol appelle à la création d’une véritable Union des marchés de capitaux. L’objectif est simple : permettre à l’épargne européenne d’être investie au sein de l’Union européenne pour soutenir son autonomie industrielle et technologique, plutôt que de financer la dette américaine. C’est une question de souveraineté économique et financière, mais aussi de cohérence politique : comment prétendre à l’autonomie stratégique si l’épargne européenne finance massivement les concurrents directs de l’Europe ?
L’Inflation Reduction Act (IRA) adopté par les États-Unis en 2022 a profondément bouleversé le paysage de la concurrence mondiale dans le secteur des technologies vertes. En offrant des subventions massives aux entreprises américaines, ce dispositif a créé un risque réel de délocalisation des industries européennes verdes vers les États-Unis.
Face à cette menace, l’Union européenne a dû s’adapter rapidement. Une des mesures clés a été l’assouplissement des règles relatives aux aides d’État, permettant à des entreprises stratégiques de bénéficier de soutiens publics importants. C’est notamment le cas de Northvolt, le fabricant suédois de batteries, qui a reçu un soutien de 900 millions d’euros en Allemagne. Cependant, Adina Revol souligne avec lucidité que les aides d’État seules ne sont pas une solution miracle : la situation financière actuelle de Northvolt, en proie à des difficultés, démontre les limites d’une approche purement subventionniste sans stratégie industrielle globale.
Pour relancer véritablement la réindustrialisation européenne, il est indispensable de traiter la question du coût de l’énergie de manière urgente. Tant que ce problème ne sera pas résolu, l’Europe restera vulnérable face à la concurrence internationale, quels que soient les efforts de financement public déployés.
Le secteur du solaire photovoltaïque illustre parfaitement les paradoxes et les défis auxquels l’Europe est confrontée. Comme le rappelle Adina Revol, cette technologie a été inventée en Europe, mais le Vieux Continent a progressivement perdu son leadership face à la Chine, qui a réussi à construire un quasi-monopole sur le marché mondial en écrasant la concurrence par des prix très bas et des capacités de production massives.
Aujourd’hui, la demande européenne en panneaux solaires explose, mais elle est satisfaite en grande partie par des importations chinoises. C’est ce qu’Adina Revol appelle le « paradoxe vert européen » : une ambition climatique forte, mais une dépendance technologique croissante vis-à-vis de l’extérieur.
Pour inverser cette tendance, plusieurs outils ont été mis en place. Le solaire photovoltaïque fait partie des technologies stratégiques qui bénéficient de simplifications administratives, de critères de résilience, de durabilité et de cybersécurité dans l’obtention des marchés publics. Les règles du marché européen ont été complétées pour empêcher toute subvention de pays tiers au sein de l’Union. Une Alliance européenne pour l’industrie solaire photovoltaïque a également été lancée, regroupant tous les acteurs de la filière, avec des objectifs ambitieux : renforcer la capacité de production locale, développer la formation professionnelle, améliorer le recyclage des panneaux et concrétiser le label « Made in Europe ».
Adina Revol est convaincue que l’Europe peut revenir dans la course, à condition d’utiliser ces outils pour innover, se différencier sur la durabilité et la cybersécurité, et surtout de réduire le coût de l’énergie. Car la production de panneaux photovoltaïques reste énergivore, et tant que l’écart de coût de l’énergie restera important par rapport aux États-Unis et à la Chine, la tâche sera ardue.

La récente annonce de la « Boussole de compétitivité » par la Commission européenne, suivie de propositions concrètes attendues fin février, suscite des attentes fortes. Adina Revol insiste sur l’urgence d’agir rapidement : « Dans un monde qui change vite, nous ne pouvons pas attendre deux ans qu’une proposition de la Commission devienne loi. » Elle cite en exemple le plan de relance post-Covid, qui a été adopté en seulement trois mois, prouvant que l’Europe peut aller vite quand la volonté politique existe.
La question de l’approvisionnement en gaz russe reste au cœur des préoccupations géopolitiques européennes. Adina Revol est sans équivoque : « Continuer à acheter du gaz russe, c’est financer l’invasion de l’Ukraine. » Cette situation est d’autant plus préoccupante que la France est devenue le premier importateur de GNL russe en Europe, une réalité souvent méconnue du grand public.
La dépendance au gaz russe représente un double coût pour l’Europe : d’une part, elle finance directement l’effort de guerre russe, y compris l’achat des obus qui détruisent les infrastructures ukrainiennes ; d’autre part, elle maintient l’Union dans une position de vulnérabilité stratégique face à un partenaire qui n’a pas hésité à couper les vannes du gaz entre avril et septembre 2022.
Les Européens ont pris conscience de cette réalité dès les débuts de l’invasion, lors du sommet de Versailles des 10 et 11 mars 2022. La rupture avec le gaz russe transporté par gazoduc est désormais largement actée, notamment avec la fin du transit via l’Ukraine. Cependant, il reste encore difficile de s’affranchir totalement du GNL russe, les Européens s’étant fixé comme objectif d’y parvenir d’ici 2027.
À court terme, le GNL russe pourrait être remplacé par du GNL américain, mais les récents événements géopolitiques montrent clairement qu’il ne suffit plus de rompre avec la Russie : il faut désormais rompre avec les énergies fossiles dans leur ensemble. Ces énergies rendent l’Europe vulnérable à la volatilité des marchés internationaux et déséquilibrent structurellement sa balance commerciale. C’est une leçon stratégique de long terme que les dirigeants européens doivent intégrer dans leurs décisions futures.
Adina Revol s’exprime clairement : les énergies renouvelables sont le chaînon manquant pour parvenir à une plus grande souveraineté énergétique européenne. La transition en cours nous oriente vers un système presque entièrement électrifié à l’horizon 2030. Le chemin est tracé : au moins 42,5% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique européen en 2030, et la neutralité carbone à l’horizon 2050.
Le défi majeur réside désormais dans la mise en œuvre rapide d’une stratégie industrielle européenne véritablement ambitieuse. L’objectif est clair : au moins 40% de la production européenne de technologies net-zéro doit être assurée sur le sol européen d’ici 2030. C’est un objectif ambitieux, mais indispensable pour éviter de remplacer une dépendance fossile par une dépendance technologique vis-à-vis de la Chine ou d’autres puissances.
La question des matières premières critiques est également fondamentale. L’Europe doit diversifier ses sources d’approvisionnement en minéraux rares, essentiels à la fabrication de batteries, de panneaux solaires et d’éoliennes. Dans cette optique, les accords de libre-échange, comme celui avec le Mercosur, revêtent une importance capitale pour sécuriser et diversifier l’accès à ces ressources stratégiques. Dans un monde en ébullition, la responsabilité politique des dirigeants est fondamentale pour éviter de rester tributaires de la Chine.
Enfin, Adina Revol tient à rappeler un point souvent négligé dans le débat public : l’importance de la sobriété énergétique. Elle déplore que le débat oppose systématiquement le nucléaire aux renouvelables, oubliant que la souveraineté peut aussi être gagnée en réduisant notre consommation. La France et l’Europe ont déjà réussi à réduire d’environ 20% leur consommation de gaz, mais d’importantes marges de progression subsistent, estimées entre 30 et 40%. L’isolation des bâtiments, déjà initiée grâce au plan de relance européen, et le développement des immeubles intelligents constituent des pistes prometteuses. La clé du succès repose sur un mélange équilibré entre transition climatique et transition numérique, deux piliers complémentaires pour construire un avenir autonome et durable.
À travers cette analyse approfondie, Adina Revol dresse un constat sans complaisance : l’Europe est à un tournant historique de sa transition énergétique. Les décisions prises dans les prochains mois seront déterminantes pour l’avenir du continent. La boussole de compétitivité récemment annoncée par la Commission européenne constitue une opportunité unique de concrétiser les ambitions en actes.
La transition énergétique européenne ne se fera pas sans une mobilisation de tous les acteurs : institutions européennes, États membres, entreprises, citoyens. Chacun doit prendre sa part de responsabilité pour construire une Europe à la fois plus sobre, plus souveraine et plus compétitive. L’urgence est réelle, mais les outils existent. Encore faut-il avoir la volonté politique de les utiliser pleinement, et la lucidité de reconnaître que le temps de l’action est venu. Comme le rappelle avec justesse Adina Revol, « les énergies vertes sont une industrie d’avenir » et l’Europe, si elle reste unie et volontariste, a tous les atouts pour redevenir un leader mondial de cette révolution.
Première publication le 12 février 2025 — Adina Revol est l’autrice de « Rompre avec la Russie » paru aux éditions Odile Jacob. Elle a également publié « L’Europe, la guerre et nous » aux éditions de l’Aube.
Pour bien saisir les enjeux évoqués par Adina Revol, il convient de rappeler quelques données clés : la part du gaz russe dans les importations européennes est passée de 45% en 2021 à environ 12% en 2025, l’objectif européen de renouvelables pour 2030 représente au moins 42,5% du mix énergétique, et le coût moyen de la taxation sur l’électricité en Europe demeure autour de 30%, contre une taxation quasi nulle aux États-Unis. Ces chiffres illustrent à eux seuls l’ampleur des défis qui restent à relever.
Le modèle européen de transition énergétique est un test grandeur nature : sa réussite dépendra de la capacité des acteurs à concilier objectifs climatiques, compétitivité économique et autonomie stratégique. Toute la question est de savoir si l’Europe saura transformer cette contrainte en véritable opportunité pour réinventer son modèle de développement.
Pour aller plus loin sur ces enjeux, consulter les analyses de la l’Agence européenne pour l’environnement et les travaux du l’Agence internationale pour les énergies renouvelables permet d’approfondir cette réflexion sur l’avenir du système énergétique européen.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
Inscrivez-vous en avant-première pour ne rien manquer de nos prochaines actualités.
Saisissez le code reçu par SMS :
Entrez le code de validation envoyé sur votre mobile pour finaliser votre demande.