Dans le secteur en plein essor du photovoltaïque flottant, la logistique représente un défi majeur. Transporter des flotteurs volumineux – essentiellement du vide enfermé dans du plastique ou du métal – depuis une usine centralisée jusqu’au plan d’eau engendre des coûts élevés et des émissions de CO₂ significatives. C’est en partant de ce constat qu’ARaymond, groupe familial grenoblois fort de plus de 160 ans d’expertise dans le travail des métaux et les systèmes de fixation, a développé Neluma. Présentée lors du salon Intersolar Europe 2025 à Munich, cette solution de centrale solaire flottante modulaire repose sur des micro-usines mobiles installées directement sur les berges des sites d’accueil.
« Plutôt que d’acheminer des flotteurs depuis l’autre bout du monde, nous produisons sur place les éléments nécessaires à la flottaison. Cela change totalement l’équation économique et environnementale des projets », explique Quentin Rabut, directeur de la ligne métier Floating PV chez ARaymond, interrogé par pv magazine France. L’innovation a été dévoilée à l’occasion d’Intersolar Europe, le plus grand salon européen dédié à l’énergie solaire.
Le concept repose sur des unités de production mobiles intégrées dans des conteneurs standards. Ces micro-usines transforment des bobines d’aluminium – matière première légère, recyclable et résistante à la corrosion – en tubes de six mètres de long et 40 centimètres de diamètre. Chaque tube devient un flotteur modulaire prêt à être assemblé sur le plan d’eau.
Selon ARaymond, une équipe de dix opérateurs peut produire et assembler l’équivalent d’un mégawatt de capacité photovoltaïque par semaine, soit environ 500 heures de travail par MW. En multipliant les équipes et les conteneurs de production, il devient possible d’accélérer les cadences pour répondre à des projets de grande envergure, tout en conservant une flexibilité géographique maximale.
Un premier démonstrateur industriel a été installé en 2024 à Montmélian, en Savoie (France). Il a permis de valider la faisabilité technique et la qualité des flotteurs produits sur place. L’ensemble du procédé – du déroulage de l’aluminium au soudage et à l’assemblage final – bénéficie de l’expertise métallurgique historique d’ARaymond.
À l’intérieur de chaque tube en aluminium prennent place des ballons multicouches gonflés à l’air, qui assurent la flottabilité de l’ensemble de la plateforme. Mais l’innovation ne s’arrête pas là : le design des flotteurs intègre un lestage passif par l’eau. Une partie du volume des tubes est volontairement ouverte, permettant à l’eau de pénétrer naturellement. Ce système de lest ajustable améliore considérablement la stabilité dynamique de la centrale face au vent.
ARaymond indique que la structure peut résister à des vents continus de 160 km/h et à des rafales atteignant 220 km/h, sans nécessiter de renforts excessifs. Grâce à cette conception, le nombre d’ancrages nécessaires est réduit d’environ un tiers par rapport aux solutions concurrentes. Or, l’ancrage représente l’un des postes de coût les plus lourds dans un projet photovoltaïque flottant – il peut atteindre 20 à 30 % du Capex total selon la configuration du plan d’eau.
Par ailleurs, l’architecture permet d’incliner les modules photovoltaïques à 15 °, un angle favorable à la production électrique dans la plupart des régions tempérées tout en facilitant le nettoyage naturel par la pluie. La couverture plus homogène de la surface d’eau – permise par la forme des flotteurs – optimise également l’occupation de l’espace disponible, un facteur clé lorsque la surface locative est limitée.
La fabrication sur site supprime la majeure partie des transports de structures volumineuses. « Nous réduisons à la fois les coûts logistiques et les émissions de CO₂ liées au fret, mais aussi les dépenses d’investissement (Capex) et d’exploitation (Opex) », détaille Quentin Rabut. L’allègement des besoins d’ancrage et la maintenance réduite (moins de salissures grâce à l’inclinaison, modules faciles d’accès) contribuent également à améliorer le retour sur investissement.
Sur le plan environnemental, l’approche s’inscrit dans une logique d’économie circulaire : l’aluminium est recyclable à l’infini sans perte de qualité, et la production locale évite les trajets inutiles. De plus, le photovoltaïque flottant lui-même présente des co-bénéfices écologiques : il réduit l’évaporation de l’eau des retenues (jusqu’à 70 % dans certains climats arides), limite la prolifération d’algues en faisant de l’ombre, et peut coexister avec des usages agricoles ou récréatifs.
Selon un rapport de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), la capacité photovoltaïque flottante installée dans le monde dépassait 3,5 GW fin 2023, avec une croissance annuelle de plus de 30 %. Les experts estiment que le potentiel technique mondial se chiffre en centaines de gigawatts, notamment sur les retenues de barrages hydroélectriques, les lacs de carrière et les bassins d’irrigation. La solution Neluma pourrait contribuer à lever les verrous logistiques qui freinent encore le déploiement de ces projets.

Après le démonstrateur savoyard, ARaymond annonce aujourd’hui huit installations en service dans le monde. En Europe, l’entreprise cible des centrales de plusieurs mégawatts, principalement sur d’anciennes gravières, des lacs artificiels et des retenues industrielles. Des discussions sont engagées avec des développeurs publics et des opérateurs régulés, séduits par la modularité et la rapidité de mise en œuvre.
En Inde, un démonstrateur de 57 kWc a été installé en une dizaine de jours sur le réservoir de la centrale thermique de Jindal Power, à Dhule (Maharashtra). Ce projet pilote doit servir de tremplin vers un portefeuille de plusieurs centaines de mégawatts dans le sous-continent indien, où la demande d’électricité croît rapidement et où les surfaces foncières sont rares.
Au Brésil, ARaymond se concentre sur les secteurs agricole et agroalimentaire, avec des installations de taille intermédiaire implantées sur des retenues d’eau privées. L’objectif est double : produire une électricité locale décarbonée pour les besoins des exploitations (irrigation, transformation, froid) et contribuer à la préservation de la ressource en eau en limitant l’évaporation. L’entreprise travaille en partenariat avec des acteurs locaux pour adapter la solution aux conditions climatiques et réglementaires brésiliennes.
Forte de son expérience dans les systèmes de fixation pour le solaire au sol – ARaymond revendique une contribution à l’installation de plus de 22 GW de capacités terrestres dans le monde –, l’entreprise fait du photovoltaïque flottant un axe stratégique de croissance. Avec Neluma, elle ne se positionne pas seulement comme fournisseur de flotteurs, mais comme partenaire industriel capable de déployer un écosystème local complet.
Dans chaque marché cible, ARaymond prévoit de s’appuyer sur des fournisseurs régionaux pour les bobines d’aluminium, les composants métalliques et les chaînes d’approvisionnement, ainsi que sur des partenaires EPC (Engineering, Procurement, Construction) chargés de la réalisation des projets. Cette approche territorialisée favorise l’acceptabilité locale, réduit les délais et crée des emplois qualifiés sur place.
À terme, la société ambitionne de standardiser ses micro-usines pour les déployer rapidement sur tous les continents. Les retours d’expérience des premiers démonstrateurs permettront d’affiner le processus et de réduire encore les coûts. Alors que la compétition s’intensifie dans le solaire flottant – avec des acteurs comme Ocean Sun, Ciel & Terre ou Heliofloat –, l’innovation d’ARaymond pourrait bien rebattre les cartes en matière de logistique et de coût.
Avec la raréfaction des terrains disponibles et la nécessité de diversifier les sources d’énergie renouvelable, le photovoltaïque flottant est appelé à jouer un rôle croissant dans la transition énergétique. En produisant sur site ses propres flotteurs en aluminium, ARaymond apporte une réponse pragmatique aux contraintes logistiques et économiques qui freinaient jusqu’ici le développement de cette filière.
Si les premiers résultats sont prometteurs – en termes de stabilité, de coût d’ancrage et de rapidité de déploiement –, il faudra suivre les performances à long terme, notamment face aux bio-salissures, aux variations de niveau d’eau et aux conditions météorologiques extrêmes. Mais la solution Neluma illustre parfaitement comment l’innovation de procédé peut ouvrir de nouvelles voies pour l’énergie solaire, au-delà du simple rendement des panneaux.
Pour en savoir plus sur les activités photovoltaïques d’ARaymond, consultez leur site officiel. Des informations complémentaires sur le marché mondial du solaire flottant sont disponibles dans le Global Market Outlook de SolarPower Europe.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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