L’industrie photovoltaïque chinoise aborde une phase inédite depuis plusieurs années. Après une expansion spectaculaire portée par des politiques de soutien massives, le secteur accuse désormais un net ralentissement au premier semestre 2026. La production industrielle recule dans tous les maillons de la chaîne de valeur, les prix restent orientés à la baisse et les nouvelles installations nationales chutent de manière spectaculaire par rapport à l’année précédente. Ce retournement, qualifié de « phase d’ajustement profond » par les responsables de l’Association chinoise de l’industrie photovoltaïque (CPIA), marque un tournant potentiel pour la première puissance solaire mondiale.
Lors de la conférence de bilan et de perspectives à mi-année de la CPIA, Wang Bohua, ancien secrétaire général de l’organisation, a livré un diagnostic sans complaisance. Le secteur traverserait une mutation structurelle, bien plus qu’une simple fluctuation conjoncturelle. Cette « phase d’ajustement profond » se manifeste par une baisse coordonnée de la production sur l’ensemble des segments industriels, du polysilicium aux modules, ainsi que par une érosion marquée des prix de vente. Selon lui, la diminution des volumes installés en Chine ne doit pas être interprétée comme un retournement de tendance à long terme, mais plutôt comme un retour progressif vers un rythme de croissance plus soutenable et mieux équilibré entre l’offre et la demande.
Ce constat intervient après des années de croissance explosive, marquées par une surabondance de capacités de production et une concurrence féroce entre les fabricants. La rationalisation qui s’opère aujourd’hui était attendue par de nombreux observateurs, mais son ampleur dépasse les prévisions initiales. Pour les entreprises du secteur, l’enjeu est désormais de survivre à une période de consolidation qui pourrait redessiner la carte mondiale de la production photovoltaïque.
Les statistiques publiées par la CPIA sont sans appel. Au cours des six premiers mois de 2026, la Chine a produit 538 000 tonnes de polysilicium, soit une baisse de 9,8 % sur un an. Ce matériau, essentiel à la fabrication des cellules solaires, subit de plein fouet la réduction des capacités et la rationalisation des stocks. La production de wafers, ces fines tranches de silicium qui servent de base aux cellules, a reculé de 7,3 % pour atteindre 293 GW. Cette baisse est toutefois plus modérée que celle des cellules photovoltaïques, dont la fabrication a chuté de 21,9 % à 260,7 GW. Le segment des modules, dernier maillon de la chaîne, enregistre le recul le plus prononcé avec une production de 201,3 GW, en baisse de 35,1 % par rapport à la même période de l’année précédente.
Cette décrue généralisée traduit une correction violente de l’appareil productif chinois, qui avait atteint des niveaux de surcapacité record. De nombreuses usines tournent au ralenti ou ont été temporairement fermées, en particulier dans le secteur des modules, où la concurrence est la plus intense. La consolidation en cours devrait conduire à la sortie du marché d’un certain nombre d’acteurs les plus fragiles, un processus jugé nécessaire par les autorités pour assainir l’industrie.
La faiblesse de la demande et l’offre excédentaire continuent de peser sur les prix. Début juillet 2026, le prix du polysilicium était inférieur de 42,3 % à son niveau de janvier de la même année. Cette chute spectaculaire illustre l’effondrement des marges sur les maillons les plus en amont de la chaîne. Les wafers et les cellules ont également vu leurs prix diminuer, avec des baisses respectives de 28,7 % et 27,7 % sur la même période. Seuls les modules échappent à la tendance : leurs prix sont environ 3 % plus élevés qu’en janvier, une hausse largement attribuée aux évolutions du mécanisme chinois de remboursement de la taxe à l’exportation. Ce soutien artificiel ne masque toutefois pas les difficultés structurelles du secteur, et les analystes s’attendent à ce que les prix restent volatils dans les prochains mois.
Cette déflation continue érode la rentabilité des fabricants. Selon la CPIA, la majorité des entreprises de la filière enregistrent encore des pertes, malgré les économies d’échelle réalisées. La trésorerie de nombreux acteurs est mise à rude épreuve, et certains groupes ont dû recourir à des augmentations de capital ou à des restructurations pour éviter la faillite.
Le marché intérieur chinois n’échappe pas à la morosité ambiante. Les nouvelles installations solaires ont atteint 72,07 GW au premier semestre 2026, un chiffre en baisse d’environ 66 % par rapport aux 212,21 GW raccordés au cours de la même période en 2025. Ce recul spectaculaire s’explique en grande partie par un effet de base défavorable : en 2025, de nombreux projets avaient été accélérés afin d’être raccordés avant l’entrée en vigueur, en juin 2025, d’un nouveau mécanisme de fixation des prix davantage fondé sur le marché pour les projets d’énergies renouvelables. Cet afflux massif de capacités avait artificiellement gonflé les chiffres de l’année dernière, créant une comparaison statistiquement défavorable pour 2026.
Wang Bohua insiste néanmoins sur le fait que le niveau enregistré au premier semestre 2026 reste supérieur à la moyenne des premiers semestres de la période 2021-2024. La répartition mensuelle des nouvelles installations apparaît en outre plus régulière que lors des cinq dernières années, ce qui témoigne d’une moindre dépendance aux effets d’annonce et aux échéances réglementaires. Cette normalisation pourrait être positive à long terme, car elle réduit les risques de surexploitation des réseaux et permet une meilleure planification des infrastructures.
Malgré ce ralentissement, la CPIA maintient sa prévision de 180 GW à 240 GW de nouvelles capacités photovoltaïques installées en Chine pour l’ensemble de l’année 2026. Ce chiffre est toutefois très inférieur aux 315 GW environ enregistrés en 2025. Même dans l’hypothèse haute de cette fourchette, l’année 2026 constituerait la première baisse annuelle des installations photovoltaïques chinoises depuis 2019. Ce retournement symbolique marque la fin d’une ère de croissance quasi ininterrompue, durant laquelle la Chine a représenté la moitié des mises en service solaires mondiales.
Cette évolution était toutefois anticipée par de nombreux experts. La saturation progressive du réseau électrique chinois, les difficultés d’intégration des énergies renouvelables et la réforme des subventions ont créé un contexte moins favorable à l’expansion du solaire. La priorité du gouvernement chinois semble désormais davantage axée sur la qualité et l’efficacité du système électrique que sur la simple augmentation des volumes.

Face à la faiblesse de la demande intérieure, les exportations constituent un amortisseur essentiel pour l’industrie photovoltaïque chinoise. Au premier semestre 2026, la Chine a exporté pour 17,18 milliards de dollars de wafers, cellules et modules, soit une hausse de 24,3 % sur un an. Les exportations de cellules ont particulièrement progressé, avec une hausse de 36,8 %, tandis que les volumes de modules exportés ont diminué de 2,5 %. Cette évolution reflète un changement stratégique : la Chine cherche à exporter davantage de produits intermédiaires, tout en encourageant l’installation de capacités de production à l’étranger pour contourner les barrières douanières.
La géographie des exportations chinoises évolue également. L’Afrique représente une part croissante des exportations de modules, illustrant une diversification progressive des débouchés au-delà des marchés historiques, notamment européens. Cette tendance s’inscrit dans le cadre de la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie, qui vise à renforcer les liens économiques avec les pays en développement. Selon la CPIA, cette diversification devrait se poursuivre, les besoins en électricité de l’Afrique subsaharienne offrant un potentiel considérable pour le solaire photovoltaïque.
Le ralentissement chinois n’est pas sans conséquence sur la dynamique mondiale. La CPIA prévoit une diminution de 8 % des nouvelles capacités photovoltaïques installées dans le monde en 2026, qui atteindraient tout de même 612 GW. La transition engagée par la Chine dans sa politique de soutien au photovoltaïque expliquera une grande partie de ce recul mondial. D’autres facteurs y contribuent également, notamment les contraintes de raccordement aux réseaux électriques, les limitations de production imposées aux installations solaires (curtailment) et l’apparition de prix négatifs de l’électricité sur certains marchés, phénomène qui rend moins rentables les investissements solaires lorsqu’ils sont concentrés sur certaines plages horaires.
Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la croissance du solaire photovoltaïque mondial a été portée par la Chine et l’Europe au cours des dernières années. L’AIE souligne toutefois que l’intégration aux réseaux et la flexibilité du système électrique sont désormais les principaux défis à relever pour maintenir un rythme de déploiement compatible avec les objectifs climatiques. Ces enjeux sont particulièrement aigus en Chine, mais aussi en Europe et aux États-Unis.
L’association chinoise anticipe une reprise de la croissance mondiale à partir de 2027. Selon ses prévisions, les nouvelles capacités annuelles pourraient atteindre 864 GW en 2030, soit un taux de croissance annuel moyen d’environ 7 % entre 2026 et 2030. Cette perspective repose toutefois sur un certain nombre de conditions : une consolidation réussie de l’industrie chinoise, une amélioration des infrastructures de réseau, le développement de solutions de stockage d’énergie et la mise en place de mécanismes de marché plus flexibles dans les principaux pays consommateurs.
À plus long terme, la transition énergétique mondiale demeure un puissant moteur pour le photovoltaïque. Selon Wood Mackenzie, la baisse des coûts des modules et l’essor des marchés émergents devraient soutenir la demande solaire. La Chine, malgré son ralentissement conjoncturel, restera un acteur central tant pour la production d’équipements que pour les installations. La question est de savoir si les acteurs chinois parviendront à retrouver une croissance pérenne et à s’adapter aux nouvelles exigences du marché, notamment en matière de durabilité et de traçabilité.
La phase actuelle de transformation reste complexe pour la filière photovoltaïque chinoise. La majorité des fabricants continuent d’enregistrer des pertes, les contraintes sur les réseaux limitent le rythme de déploiement des nouvelles centrales et les nouveaux usages émergents de l’électricité, comme la production d’hydrogène vert ou les centres de données, ne permettent pas encore d’absorber immédiatement les capacités industrielles existantes. Le décalage entre l’offre industrielle, encore surdimensionnée, et la demande, certes croissante mais plus lente que prévu, explique en grande partie les difficultés actuelles.
La reprise du secteur dépendra donc d’un double mouvement : une consolidation de l’offre industrielle, avec la mise hors service des capacités obsolètes, et le développement de marchés électriques plus flexibles, capables d’intégrer une part croissante de production renouvelable. Ce processus de rationalisation, bien que douloureux, est considéré par de nombreux analystes comme une condition nécessaire à la soutenabilité de long terme du secteur. Les entreprises qui survivront seront celles qui auront su innover, diversifier leurs marchés et sécuriser leur accès aux financements.
En conclusion, le marché solaire chinois de 2026 marque un tournant historique. Après des années de croissance à deux chiffres, l’industrie entre dans une phase de maturité où la qualité prime sur la quantité. Si cette transition s’accompagne d’une baisse conjoncturelle des installations, elle pourrait bien poser les bases d’un développement plus stable et plus durable du photovoltaïque, tant en Chine que dans le reste du monde. À suivre.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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