Renationalisation d’EDF : la Cour des comptes critique un rachat à 9,7 milliards sans résultats tangibles

Près de deux ans après la prise de contrôle totale d’EDF par l’État, le verdict de la Cour des comptes tombe comme un couperet. Dans un rapport publié le 28 mai 2025, les magistrats financiers estiment que cette opération, qui a coûté 9,7 milliards d’euros aux contribuables, n’a pas démontré son utilité. Alors que le groupe doit faire face à une dette colossale de 51 milliards d’euros et à un ambitieux programme de relance nucléaire, la question demeure : cette nationalisation était-elle vraiment nécessaire ?

Pour comprendre les critiques de la Cour, il faut revenir sur le contexte. En février 2022, Emmanuel Macron prononce le discours de Belfort, annonçant la construction de six nouveaux réacteurs EPR2. Quelques mois plus tard, le gouvernement d’Élisabeth Borne décide de sortir EDF de la Bourse en rachetant les parts des actionnaires minoritaires. L’objectif affiché : reprendre un contrôle total sur les décisions stratégiques du groupe, notamment pour accélérer les investissements dans le nucléaire et aligner la politique de l’entreprise sur les objectifs de l’État.

Une prime excessive pour un contrôle déjà majoritaire

Le principal grief de la Cour des comptes concerne le prix payé. L’État a offert 12 euros par action aux minoritaires, soit une prime de 40 % par rapport au cours de Bourse. Selon le rapport, une prime de 30 % aurait suffi, ce qui aurait permis d’économiser près d’un milliard d’euros. « Ni les impératifs de souveraineté et d’indépendance énergétiques, ni les besoins de financement du groupe ou la volonté de renforcer son pilotage opérationnel n’imposaient une détention à 100 % », écrivent les magistrats. Avant l’opération, l’État détenait déjà 83,7 % du capital, soit une position ultra-majoritaire lui permettant de contrôler toutes les décisions importantes.

Les conditions financières sont donc jugées trop généreuses pour les actionnaires sortants. L’Agence des participations de l’État (APE) a réalisé là sa plus grosse opération depuis sa création en 2004. Mais les bénéfices n’ont pas profité à EDF. Comme le souligne la Cour, « la prise de contrôle à 100 % n’a apporté aucun financement nouveau au groupe ». Les 9,7 milliards ont directement alimenté les comptes des anciens actionnaires, sans renforcer les capacités d’investissement d’EDF.

Une dette toujours aussi lourde malgré la nationalisation

Au moment du rachat, l’endettement net d’EDF dépassait les 40 milliards d’euros. Aujourd’hui, il atteint 51 milliards, selon les dernières données de l’agence Standard & Poor’s. La Cour note certes que la note financière du groupe s’est stabilisée et même légèrement améliorée, mais la nationalisation n’a pas réglé le problème structurel de la dette. Les besoins d’investissement pour le nouveau nucléaire sont estimés à plusieurs dizaines de milliards d’euros, et le groupe doit également financer la maintenance du parc existant, le développement des énergies renouvelables et le démantèlement des centrales les plus anciennes.

Un récent rapport de la Connaissance des énergies rappelle que le coût total du programme EPR2 pourrait dépasser 50 milliards d’euros, sans compter les dérives possibles. La renationalisation n’a donc pas résolu l’équation financière : comment financer de tels investissements sans alourdir encore la dette publique ? L’endettement d’EDF étant consolidé dans celui de l’État, chaque euro emprunté par le groupe pèse désormais directement sur les comptes publics.

Des avantages reconnus mais insuffisants

La Cour des comptes, bien que sévère, reconnaît quelques bénéfices à l’opération. La sortie de la Bourse a simplifié la structure capitalistique du groupe et mis fin aux tensions récurrentes entre les exigences de rentabilité à court terme des marchés financiers et les besoins d’investissements de long terme liés au nucléaire. Désormais, la direction d’EDF peut se concentrer sur les priorités stratégiques définies par l’État sans avoir à répondre trimestriellement aux actionnaires.

Renationalisation d'EDF : la Cour des comptes critique un rachat à 9,7 milliards sans résultats tangibles

Cependant, les magistrats estiment que ces avantages auraient pu être obtenus avec une détention à 83,7 %, sans débourser 9,7 milliards d’euros. L’État disposait déjà de tous les pouvoirs nécessaires pour orienter la stratégie d’EDF, notamment via la nomination des dirigeants et le contrôle des investissements. La renationalisation totale apparaît donc comme une solution coûteuse pour un problème qui ne l’exigeait pas.

D’autres voix s’élèvent d’ailleurs pour proposer des réorganisations encore plus ambitieuses. Comme le rapportait Révolution Énergétique, des sénateurs ont récemment suggéré de fusionner EDF, TotalEnergies et Engie pour créer un champion national de l’énergie. Une idée qui suscite des débats, mais qui montre que la question du modèle énergétique français reste ouverte.

Quel avenir pour EDF après cette critique ?

Le rapport de la Cour des comptes n’est pas contraignant, mais il pourrait influencer les décisions futures. Alors que le gouvernement prépare la loi de finances pour 2026 et les prochains contrats de régulation d’EDF, les parlementaires pourraient demander davantage de transparence sur l’utilisation des fonds publics. La dette du groupe, désormais intégrée à celle de l’État, sera scrutée de près par Bruxelles et les agences de notation.

En attendant, l’opération de nationalisation apparaît comme un cas d’école des limites de l’interventionnisme étatique. Si la volonté politique était louable – assurer la souveraineté énergétique et relancer le nucléaire –, les modalités financières et l’absence de résultats concrets interrogent. Comme le résume un économiste de l’Institut Montaigne cité dans le rapport : « On a payé très cher pour un contrôle qu’on avait déjà. Le vrai problème d’EDF n’est pas son actionnariat, mais sa dette et sa gouvernance industrielle. »

Prochain rendez-vous : le plan stratégique d’EDF pour la période 2026-2030, qui devra détailler comment le groupe compte financer les nouveaux réacteurs sans faire exploser la dette publique. Une équation d’autant plus complexe que les tarifs réglementés de l’électricité restent sous pression politique et que le marché européen de l’énergie est en pleine mutation.

Pour approfondir, vous pouvez consulter le rapport complet de la Cour des comptes (disponible sur leur site) ainsi que les analyses de Le Monde sur le sujet.

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