Pourquoi Patrick Pouyanné appelle à ne pas freiner les énergies renouvelables dans l’âge de l’électricité

La sécurité énergétique, un moteur aussi puissant que le climat

Intervenant lors d’un débat intitulé « L’âge de l’électricité : va-t-il redessiner les équilibres mondiaux ? », Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a livré une analyse centrée sur les enjeux géopolitiques de la transition énergétique. Dans un contexte marqué par les tensions au Moyen-Orient et les incertitudes sur les flux pétroliers et gaziers, il a insisté sur une idée forte : la sécurité énergétique devient un levier d’accélération des énergies renouvelables au même titre que la lutte contre le réchauffement climatique.

Pour le dirigeant, les crises récentes – notamment celle du gaz en 2022 et les tensions autour du détroit d’Ormuz en 2026 – ont mis en lumière la vulnérabilité des économies dépendantes des énergies fossiles importées. « La dépendance aux hydrocarbures expose les États à des risques géopolitiques majeurs », a-t-il rappelé. Cette prise de conscience pousse de nombreux pays à se tourner vers des énergies domestiques, produites localement, moins sujettes aux aléas internationaux.

Dans cette catégorie, Patrick Pouyanné inclut explicitement les renouvelables, mais aussi la géothermie et les biocarburants. Il anticipe un « retour vers les énergies domestiques » et souligne que ces solutions répondent à une double exigence : réduire les émissions de CO₂ et renforcer la sécurité d’approvisionnement. Selon lui, cette motivation de souveraineté pourrait être « tout aussi importante, voire plus importante » que le seul argument climatique pour inciter les gouvernements à accélérer la décarbonation.

Cette vision rejoint les analyses de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui souligne dans son World Energy Outlook 2024 que les énergies propres constitueront la principale source de croissance de l’offre énergétique mondiale d’ici 2030, portées par des considérations de sécurité et de compétitivité.

L’abondance électrique comme nouvel impératif géopolitique

Un des mots-clés de l’intervention de Patrick Pouyanné est celui d’« abondance ». Selon lui, le monde ne manque pas seulement d’énergies bas carbone : il manque d’énergie tout court. « Il ne sera possible de réduire progressivement la part des fossiles qu’à condition d’avoir d’abord construit un système énergétique robuste, capable d’absorber les crises et de répondre à la croissance de la demande », a-t-il expliqué.

La France dispose, de ce point de vue, d’un avantage historique grâce à son parc nucléaire, qui lui a permis de bâtir une électricité largement décarbonée. Mais cet avantage doit désormais être complété. « Maintenant, on peut ajouter les énergies renouvelables », a affirmé le PDG de TotalEnergies, plaidant pour une combinaison nucléaire-renouvelables afin de répondre aux futurs besoins électriques. Il a cité la Chine comme exemple de « puissance électrique », engagée depuis quinze ans dans une stratégie massive de développement de l’électricité domestique mêlant renouvelables, nucléaire et infrastructures de réseau.

Cette lecture rejoint la stratégie de TotalEnergies depuis 2020. L’entreprise s’est positionnée sur l’électricité parce qu’elle est appelée à être « l’énergie qui va croître ». Aujourd’hui, l’électricité représente environ 10 % des productions et des ventes d’énergie du groupe, avec un objectif de 20 % en 2030. À plus long terme, Pouyanné imagine un profil transformé, avec une répartition autour de 50 % d’hydrocarbures et 50 % d’électricité à l’horizon 2050.

Les données de RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, montrent que la production renouvelable a atteint un record en 2024, couvrant près de 30 % de la consommation. Une tendance qui devrait s’accentuer avec les objectifs de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

« Il faut garder les énergies renouvelables » : le plaidoyer pour une complémentarité

Sur la politique énergétique française, Patrick Pouyanné a délivré un message clair : il faut maintenir le cap sur le nucléaire, mais ne surtout pas ralentir les renouvelables. Il juge urgent d’investir dans de nouveaux réacteurs et de prolonger le parc existant, tout en affirmant qu’« il faut garder les énergies renouvelables » et « surtout pas s’arrêter ». Là encore, l’argument est celui de l’abondance : pour électrifier les usages, sécuriser le système et rester compétitif, la France aura besoin de toutes les technologies bas carbone disponibles.

Le patron de TotalEnergies plaide toutefois pour une évolution des mécanismes de soutien. Selon lui, certaines filières comme le solaire au sol et l’éolien terrestre sont désormais compétitives sur le marché. Il estime que les dispositifs actuels, notamment les contrats pour différence, devraient évoluer. Son point le plus marquant concerne le stockage : continuer à soutenir des capacités renouvelables intermittentes sans batteries pose désormais problème. Les progrès technologiques et la baisse des coûts doivent permettre de mieux intégrer les renouvelables dans le système électrique.

Pourquoi Patrick Pouyanné appelle à ne pas freiner les énergies renouvelables dans l'âge de l'électricité

Il ne s’agit donc pas d’opposer renouvelables et autres moyens de production, mais de les inscrire dans un système plus large, pilotable et résilient. Batteries, centrales à gaz de flexibilité, nucléaire, solaire, éolien : Patrick Pouyanné défend une logique de complémentarité. Une approche qui traduit la stratégie de TotalEnergies, engagée dans les renouvelables, les batteries, l’électricité et les actifs flexibles.

Cette vision est en phase avec les recommandations de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), qui préconise un déploiement massif du stockage pour accompagner la croissance des énergies intermittentes.

Le frein administratif français : un obstacle à l’électrification

Patrick Pouyanné a également pointé un frein très concret : la lenteur administrative française. Il a affirmé que TotalEnergies a atteint son objectif mondial de 35 GW de capacités brutes renouvelables, mais qu’en France le groupe reste en retard, avec environ 3 GW au lieu des 6 GW visés. La raison, selon lui, tient à l’empilement des procédures et des autorisations, qui ralentissent les projets et conduisent les investisseurs à déployer leurs capitaux ailleurs.

Sur ce point, son message aux pouvoirs publics est direct : si l’électrification est une priorité nationale, il faut accélérer les autorisations, pour le nucléaire comme pour les renouvelables. À ses yeux, la simplification ne doit pas seulement ajouter de nouveaux dispositifs, mais éliminer les obstacles qui retardent les projets. « Nous avons besoin d’un choc de simplification », a-t-il résumé.

Ce constat est partagé par de nombreux acteurs du secteur. Un rapport du ministère de la Transition écologique publié en 2024 souligne que la durée moyenne d’instruction d’un projet éolien terrestre en France dépasse sept ans, contre trois à quatre ans en Allemagne ou au Danemark. Une différence qui pénalise l’attractivité du territoire.

Conclusion : vers une souveraineté énergétique renforcée

Au fond, l’intervention de Patrick Pouyanné acte une bascule : les énergies renouvelables ne sont plus seulement présentées comme un outil climatique. Elles deviennent un instrument de souveraineté économique et géopolitique. Dans un monde où les crises s’enchaînent, produire localement son électricité avec un mix diversifié – nucléaire, solaire, éolien, hydraulique, stockage – est perçu comme une assurance contre les dépendances extérieures.

Pour la France, le défi est double : accélérer les procédures et maintenir un cap cohérent entre nucléaire et renouvelables. Comme le rappelle Pouyanné, « il ne faut pas opposer, mais combiner ». Une leçon qui pourrait inspirer d’autres pays confrontés aux mêmes arbitrages énergétiques.

Alors que l’âge de l’électricité s’annonce, la capacité des États à construire un système abondant, résilient et décarboné conditionnera leur place dans les équilibres mondiaux de demain.

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