Onduleurs solaires : le nouveau défi de souveraineté énergétique et numérique pour l’Europe

Quand le cerveau du système solaire devient un enjeu géopolitique

Pendant des années, les débats énergétiques européens se sont concentrés sur la production : accélérer le photovoltaïque, décarboner l’industrie, sécuriser les réseaux. Mais un élément clé est resté dans l’ombre : l’onduleur solaire. Ce composant, souvent invisible, est pourtant le cerveau de toute installation photovoltaïque. Aujourd’hui, avec près de 80 % du marché européen contrôlé par des fabricants extra-européens – majoritairement chinois –, l’Europe se trouve face à une nouvelle dépendance stratégique. Bruxelles a récemment pris une décision forte en écartant les onduleurs chinois des projets financés par l’Union européenne. Ce tournant, bien que tardif, marque une prise de conscience essentielle : la souveraineté énergétique passe aussi par le contrôle des technologies qui pilotent l’énergie.

L’onduleur solaire : bien plus qu’un simple convertisseur électrique

Un onduleur ne se limite pas à transformer le courant continu des panneaux en courant alternatif utilisable par le réseau. Il remplit des fonctions critiques : régulation des flux, dialogue avec le réseau, collecte et transmission de données de performance, optimisation en temps réel, et de plus en plus, interaction à distance avec des infrastructures critiques. C’est un véritable dispositif connecté, intégré au cœur du système énergétique. Selon une étude de SolarPower Europe, plus de 70 % des installations photovoltaïques en Europe utilisaient en 2023 des onduleurs de marques chinoises, principalement Huawei et Sungrow. Or, ces équipements sont capables de transmettre des données de production, de piloter à distance les flux, et même de recevoir des mises à jour logicielles. Cette connectivité ouvre la voie à des risques en matière de cybersécurité et de contrôle des infrastructures énergétiques nationales.

Une dépendance massive aux acteurs chinois : des risques multiples

La domination chinoise sur le marché des onduleurs n’est pas seulement une question de coût. Elle repose sur des subventions massives, une montée en gamme technologique rapide et une capacité de production industrielle écrasante. Mais cette concentration présente des vulnérabilités. D’une part, des risques géopolitiques : en cas de tensions, la continuité des approvisionnements peut être menacée, comme l’a montré la crise des semi-conducteurs. D’autre part, des risques numériques : les onduleurs connectés peuvent devenir des points d’entrée pour des cyberattaques ciblant les réseaux électriques. Un rapport du European Union Agency for Cybersecurity (ENISA) souligne que les équipements de gestion de l’énergie font partie des infrastructures critiques les plus exposées. En 2021, des chercheurs ont démontré qu’il était possible de prendre le contrôle à distance d’onduleurs de grandes marques via des failles logicielles, ouvrant la voie à des perturbations massives du réseau.

Le scénario du gaz russe se répète-t-il ?

L’Europe a déjà vécu une dépendance douloureuse : celle au gaz russe. Pendant des décennies, cette dépendance a été jugée économiquement rationnelle, jusqu’à ce qu’elle devienne une arme politique en 2022. Aujourd’hui, le parallèle est frappant. Les onduleurs chinois, comme le gaz russe, représentent une technologie critique dont l’Europe s’est rendue dépendante sans filet de sécurité. La différence est que le risque ne porte plus seulement sur l’approvisionnement énergétique, mais aussi sur la cybersécurité, la protection des données, et la souveraineté numérique. Comme l’a déclaré Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, « la dépendance technologique dans le domaine des énergies renouvelables est aussi dangereuse que la dépendance énergétique fossile ». Il est urgent que les leçons du passé soient appliquées.

Bruxelles agit enfin : quelles mesures concrètes ?

En 2024, la Commission européenne a pris une décision importante : exclure les onduleurs chinois des appels d’offres financés par le budget de l’UE, notamment dans le cadre du fonds pour l’innovation et des projets d’intérêt commun. Cette directive vise à favoriser les fabricants européens comme Fronius, SMA Solar Technology ou Ingeteam. Par ailleurs, le règlement sur la cybersécurité des produits (Cyber Resilience Act) impose désormais des exigences strictes pour tout équipement connecté, y compris les onduleurs. En parallèle, l’UE soutient des projets de recherche comme le programme Horizon Europe pour développer des onduleurs intégrant des protocoles de sécurité avancés et une transparence logicielle totale. Cependant, ces mesures restent insuffisantes face à l’urgence : il faudrait une stratégie industrielle globale, combinant soutien à la production locale, normes d’interopérabilité et certification de la chaîne d’approvisionnement.

Onduleurs solaires : le nouveau défi de souveraineté énergétique et numérique pour l'Europe

Reconquête industrielle : les conditions d’une souveraineté durable

Pour sortir de cette dépendance, l’Europe doit reconstruire une filière complète de fabrication d’onduleurs. Cela nécessite des investissements massifs dans les usines, la formation et la R&D. Plusieurs pays, comme l’Allemagne, la France et l’Espagne, ont déjà lancé des appels à projets. En France, le plan France 2030 consacre 500 millions d’euros à la production d’équipements photovoltaïques, dont les onduleurs. Mais au-delà de la production, il faut imposer des standards élevés : cybersécurité certifiée (normes ISO 27001), transparence des codes sources, traçabilité des composants, et gouvernance des données énergétiques. Les collectivités locales et les entreprises doivent également intégrer des clauses de préférence européenne dans leurs appels d’offres, comme le permet le droit des marchés publics. Enfin, l’Europe doit encourager l’émergence de consortiums industriels capables de rivaliser avec les géants chinois, à l’image de la joint-venture entre ENEL et des fabricants italiens.

Vers une nouvelle ère où énergie, numérique et sécurité nationale se confondent

La question des onduleurs révèle un changement de paradigme : la transition énergétique ne peut plus être pensée indépendamment de la souveraineté numérique et de la sécurité nationale. Chaque panneau solaire, chaque onduleur est un nœud d’un réseau intelligent qui peut être vulnérable. L’Europe a ouvert les yeux, mais le chemin est long. Comme le souligne un rapport de l’Agence internationale de l’énergie, la part des fabricants chinois dans les onduleurs mondiaux dépasse 85 % en 2024. Sans une action résolue, l’Europe risque de remplacer sa dépendance aux hydrocarbures par une dépendance technologique tout aussi préjudiciable. La souveraineté a un coût, mais la dépendance en a un bien plus élevé. Il est urgent d’agir avec cohérence, constance et ambition pour faire de la transition énergétique un levier d’indépendance, et non une nouvelle forme d’asservissement.

L’Europe doit désormais transformer cette prise de conscience en une stratégie industrielle cohérente. Soutenir les acteurs locaux, imposer des normes de cybersécurité strictes, diversifier les approvisionnements, et investir dans l’innovation sont les clés pour que les onduleurs, ces cerveaux du solaire, deviennent des outils de souveraineté plutôt que des vecteurs de vulnérabilité.

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