Alors que la France accélère sa transition énergétique et sa réindustrialisation, un projet de ligne électrique aérienne à très haute tension (THT) de 400 kV entre le Gard et les Bouches-du-Rhône suscite une vive opposition. Porté par Réseau de Transport d’Électricité (RTE), ce raccordement de 65 km doit alimenter la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer et l’étang de Berre, mais son tracé traverse la réserve naturelle de Camargue, un espace protégé d’une richesse écologique exceptionnelle. Entre enjeux économiques, souveraineté énergétique et préservation de la biodiversité, le débat s’intensifie à l’approche de la déclaration d’utilité publique (DUP) attendue pour 2026.
La zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer et de l’étang de Berre est au cœur d’un vaste plan de réindustrialisation. Selon les chiffres communiqués par RTE et corroborés par la préfecture de région, ce sont entre 17 et 20 milliards d’euros d’investissements qui sont prévus d’ici 2030, générant près de 10 000 emplois directs. Ces investissements concernent des secteurs clés comme la décarbonation de l’industrie lourde, l’hydrogène vert, la sidérurgie électrique et les nouveaux carburants.
Pour accompagner cette dynamique, RTE a conçu un renforcement du réseau à très haute tension. La nouvelle ligne, longue de 65 km, reliera le poste électrique de Jonquières-Saint-Vincent (Gard) à celui de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Elle sera composée de 180 pylônes d’une hauteur comprise entre 50 et 90 mètres, capables de transporter une puissance de 400 kV. RTE a déposé en 2025 un dossier de demande de déclaration d’utilité publique (DUP) auprès de l’État. La réponse est attendue pour le troisième trimestre 2026, avec une mise en service visée en 2029.
Ce projet s’inscrit dans la stratégie nationale « France 2030 » et dans le plan d’électrification des zones industrialo-portuaires (ZIP) voulu par le gouvernement. Selon le ministère de la Transition écologique, ces zones doivent voir leur consommation d’électricité doubler d’ici 2035 pour permettre le remplacement des énergies fossiles.
Le principal point de friction est le passage de la ligne à travers la réserve naturelle nationale de Camargue, classée site Ramsar, réserve de biosphère et zone Natura 2000. Le parc naturel régional de Camargue, créé en 1970, abrite plus de 400 espèces d’oiseaux, dont le flamant rose, le héron cendré et l’aigle de Bonelli, ainsi que des mammifères rares comme le castor d’Europe.
Les 180 pylônes de la ligne THT fragmenteraient des habitats naturels déjà sous pression. Une étude d’impact réalisée par RTE, consultable sur le site de RTE, reconnaît que la traversée de la Camargue entraînera des « pertes d’habitats temporaires et permanents » et un « risque de collision pour les oiseaux migrateurs ». Selon le Museum national d’histoire naturelle, la ligne pourrait également perturber les corridors écologiques reliant la Camargue au reste du delta du Rhône.
Ces impacts s’ajoutent à ceux d’autres grands projets dans la même région : le pipeline d’hydrogène « HyGreen Provence », l’autoroute A 57, et les parcs éoliens offshore en Méditerranée. Les associations dénoncent un « cumul des pressions » sur un territoire déjà très artificialisé.
Quinze associations, dont France Nature Environnement (FNE), la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) et WWF France, ont cosigné une lettre ouverte au gouvernement en septembre 2025. Elles y affirment que les espaces protégés « ne peuvent pas être des variables d’ajustement des politiques de souveraineté énergétique ». Les signataires demandent une révision complète du tracé pour éviter la Camargue.
Dans leur argumentaire, ils soulignent que le projet « fragmente les habitats naturels » et « menace des espèces protégées ». La LPO a notamment alerté sur les risques pour les colonies de sternes et de mouettes rieuses présentes sur le parcours. WWF France rappelle que la Camargue est un « poumon vert » essentiel face au changement climatique, avec ses zones humides qui stockent du carbone et limitent les inondations.
Les associations s’appuient sur le rapport de l’Office français de la biodiversité (OFB) qui recommande d’éviter les espaces protégés dans les projets linéaires. Elles estiment que RTE n’a pas suffisamment exploré les alternatives, notamment le tracé par le nord ou l’enfouissement partiel.

Dans un geste d’ouverture, les associations ont proposé un contre-projet : enfouir la ligne sur les 15 à 20 km les plus sensibles, soit la portion traversant la réserve naturelle. L’enfouissement des lignes THT est techniquement possible, mais plus coûteux. Selon une étude de RTE, le coût d’une ligne souterraine à 400 kV est trois à cinq fois supérieur à celui d’une ligne aérienne. Toutefois, l’enfouissement supprime les risques de collision aviaire et préserve le paysage.
À ce jour, la proposition des associations est restée sans réponse officielle de la part de RTE ou du gouvernement. Interrogé par la presse, RTE a indiqué étudier « toutes les variantes possibles » mais rappelle que l’enfouissement allongerait les délais et pourrait compromettre l’objectif de mise en service en 2029. De leur côté, les industriels de la zone Fos-Étang de Berre insistent sur l’urgence du raccordement.
Le débat renvoie à des précédents en France : la ligne THT entre Boutre et Carros (Alpes-Maritimes) avait été partiellement enterrée en 2018 après une forte opposition locale. En Allemagne, le projet « SuedLink » prévoit l’enfouissement de centaines de kilomètres de câbles THT, mais avec un budget multiplié par trois.
La décision finale appartiendra à l’État, après avis de la Commission nationale du débat public (CNDP) et des enquêtes publiques. La CNDP a organisé une première phase de concertation en 2024, mais les associations jugent le processus insuffisant. Une nouvelle réunion est prévue en mars 2026 pour discuter des variantes.
Le scénario le plus probable est un compromis : enfouissement sur une partie critique du tracé (peut-être les 10 km les plus sensibles) et aérien sur le reste. Cela permettrait à RTE de maintenir des coûts maîtrisés tout en répondant aux exigences environnementales. Mais les associations restent vigilantes : elles menacent de saisir le tribunal administratif si la DUP est délivrée sans modification.
Au-delà de ce projet spécifique, le cas Fos-sur-Mer illustre la difficulté de concilier transition énergétique, réindustrialisation et protection de la biodiversité. Les experts du site Planète Énergies rappellent que la France devra tripler ses capacités de transport d’électricité d’ici 2050 pour atteindre la neutralité carbone. Le débat sur la THT en Camargue n’est donc que le premier d’une longue série.
En attendant, la pression monte sur le gouvernement, sommé de trancher entre les impératifs économiques et écologiques. La réponse attendue au troisième trimestre 2026 sera déterminante pour l’avenir de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, mais aussi pour la préservation d’un des joyaux naturels de la Méditerranée.
Pour approfondir :

Engagée pour la transition énergétique, je me consacre à l’exploration des opportunités offertes par l’énergie solaire et à son évolution. J’accompagne les professionnels du secteur et favorise les collaborations pour accélérer l’adoption de solutions durables et innovantes.
Inscrivez-vous en avant-première pour ne rien manquer de nos prochaines actualités.
Saisissez le code reçu par SMS :
Entrez le code de validation envoyé sur votre mobile pour finaliser votre demande.