L’agence fédérale des réseaux allemande, la Bundesnetzagentur, a officiellement ouvert le premier appel d’offres prévu par la nouvelle loi sur la sécurité de l’approvisionnement en électricité et les capacités (StromVKG). Ce mécanisme vise à garantir qu’assez de capacités pilotables restent disponibles pour compenser l’intermittence des énergies renouvelables. Les candidats ont jusqu’au 8 septembre pour soumettre leurs offres, ce qui représente une échéance très courte pour des projets souvent longs à développer.
Ce premier round porte sur 4,5 GW de capacités, avec un engagement de maintien en disponibilité de 15 ans en échange de paiements de capacité. Il s’inscrit dans une série de six appels d’offres programmés : deux autres de 4,5 GW chacun pour le stockage longue durée et les centrales pilotables, puis un pour plus de 2 GW de capacités de production, et enfin trois nouveaux rounds à partir de 2029. L’objectif est de sécuriser un total d’environ 25 GW de capacités flexibles d’ici 2035, selon les projections de l’agence.
Pour éviter les congestions et équilibrer les flux dans le réseau, un mécanisme de répartition régionale est mis en place. Au moins un tiers des volumes sera d’abord attribué à des projets situés dans la « zone nord technique » – là où se concentrent les éoliennes offshore et les parcs solaires. Ensuite, les offres de la zone sud technique seront examinées avec une décote de 16 000 euros par MW sur le prix soumis, favorisant ainsi les implantations dans le sud où la demande est plus forte mais la production renouvelable locale moins abondante.
Cette approche régionale est novatrice en Europe et pourrait influencer d’autres marchés électriques confrontés à des déséquilibres géographiques, comme la France ou l’Italie. Elle répond à la nécessité de renforcer la résilience du réseau tout en optimisant les coûts d’acheminement.
Le prix maximal autorisé est fixé à 244 000 euros par MW de capacité réduite et par an. Cette capacité réduite est calculée via des coefficients de réduction spécifiques à chaque technologie, définis par la loi. Par exemple, un système de stockage par batteries de 10 heures bénéficie d’un coefficient de 0,58, tandis qu’un système de 20 heures obtient 0,85 – soit le même coefficient qu’une centrale à cycle combiné au gaz (CCGT).
Ces coefficients visent à refléter la contribution réelle de chaque technologie à la sécurité d’approvisionnement. Le secteur du stockage estime toutefois qu’ils défavorisent les batteries longue durée par rapport aux centrales au gaz, alors que les batteries offrent des temps de réponse bien plus courts.
L’appel d’offres impose des conditions très rigoureuses aux systèmes de stockage. Pour être éligibles, les batteries doivent pouvoir délivrer de l’électricité en continu pendant au moins 10 heures. Elles doivent aussi afficher une disponibilité technique de 100 % (contre 85 % pour les CCGT) et un rendement aller-retour d’au moins 92 %. Cette dernière exigence exclut de facto certaines technologies de stockage longue durée émergentes, comme les batteries à flux ou les systèmes à air comprimé, qui peinent à atteindre ce niveau de rendement.
Par ailleurs, les principaux composants (cellules de batterie, onduleurs) doivent provenir de l’Union européenne ou de pays ayant un accord de libre-échange avec elle. Cette clause de contenu local vise à réduire la dépendance aux importations extra-européennes, notamment chinoises, et à renforcer la souveraineté industrielle du bloc. Les projets doivent également être capables de fournir une réserve de puissance instantanée (primary reserve), ce qui ajoute une contrainte technique supplémentaire.
La filière du stockage d’énergie a vivement critiqué la conception de cet appel d’offres. Selon plusieurs associations professionnelles, comme Battery Storage Germany, le dispositif proclame une neutralité technologique mais impose dans les faits des obstacles rédhibitoires aux batteries de longue durée. Les exigences de rendement et de disponibilité totale sont quasiment impossibles à atteindre pour les technologies de stockage saisonnier, alors que celles-ci pourraient jouer un rôle clé dans la décarbonation du système électrique.

Des études récentes, notamment du Fraunhofer Institute, montrent qu’une combinaison optimale de centrales au gaz et de stockage longue durée permettrait de réduire de 40 % les besoins en nouvelles capacités fossiles d’ici 2040. Le plafond de 244 000 €/MW est jugé généreux pour les centrales au gaz, mais insuffisant pour des projets de stockage plus coûteux en investissement initial. De plus, ce mécanisme est financé par une taxe spécifique sur l’électricité, ce qui pourrait augmenter la facture des consommateurs d’environ 0,01 à 0,02 €/kWh, selon les simulations de l’agence.
Certains économistes de l’énergie estiment que ce surcoût est acceptable au regard de la sécurité d’approvisionnement assurée, mais d’autres craignent qu’il ne pèse sur la compétitivité industrielle allemande, déjà fragilisée par les prix élevés de l’énergie.
Un point juridique sensible entoure ce lancement : les entreprises doivent déposer leurs offres alors que la Commission européenne n’a pas encore approuvé le StromVKG au regard des règles sur les aides d’État. Le gouvernement allemand n’a pas consulté Bruxelles en amont, contrairement à ce qui se fait habituellement pour des mécanismes similaires en France ou au Royaume-Uni. Cela crée une incertitude majeure pour les développeurs, qui s’engagent sur des investissements sans savoir si le dispositif sera validé a posteriori.
Des experts juridices avancent que le StromVKG pourrait ne pas nécessiter d’autorisation classique car il est financé par une taxe et non par le budget fédéral. Mais la Commission pourrait décider d’ouvrir une enquête formelle, ce qui retarderait les projets et pourrait même entraîner des modifications rétroactives. C’est un risque que les candidats doivent intégrer dans leurs business models.
La Bundesnetzagentur prévoit d’annoncer les lauréats le 3 novembre, puis de publier les dates du deuxième appel d’offres le 10 novembre. Le président Klaus Müller a déclaré que l’agence avait préparé ce lancement avant même l’adoption de la loi, soulignant l’urgence à mettre en place les capacités. « Grâce à ce cadre, nous garantissons qu’assez de capacités pilotables restent disponibles. C’est essentiel pour affronter les périodes de faible production renouvelable », a-t-il ajouté.
L’initiative allemande s’inscrit dans un mouvement européen plus large. La France dispose déjà d’un mécanisme de capacité depuis 2017, et la Pologne ou l’Italie préparent des dispositifs similaires. Cependant, la spécificité allemande réside dans l’accent mis sur le stockage longue durée et la répartition régionale. Si l’appel d’offres rencontre son objectif, il pourrait servir de modèle pour d’autres pays confrontés à la sortie du charbon et au développement massif du solaire et de l’éolien.
Les technologies de stockage longue durée (LDES) attirent de plus en plus d’investissements. Selon une étude de pv magazine, le marché mondial du LDES pourrait atteindre 3 000 GWh d’ici 2030, avec un coût par kWh en forte baisse. L’Allemagne, avec ses objectifs climatiques ambitieux (neutralité carbone en 2045), a besoin de toutes ces solutions pour assurer la stabilité du réseau. Ce premier appel d’offres est donc un test grandeur nature.
Pour en savoir plus sur les modalités exactes, consulter le site officiel de la Bundesnetzagentur.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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