Alors que la course à l’intelligence artificielle (IA) s’intensifie, la question de l’approvisionnement électrique des centres de données devient un enjeu central. Une tribune récente, signée par Tecsol, le SER, Enerplan et France Renouvelables dans Les Échos, rappelle qu’« sans renouvelables, pas d’intelligence artificielle souveraine en France ». Cette prise de position n’est plus théorique : des projets concrets de colocalisation entre infrastructures numériques et actifs de production d’énergie renouvelable émergent partout en Europe. Ces synergies transforment profondément le modèle économique des data centers et ouvrent aux producteurs d’électricité verte un nouveau marché stratégique.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation électrique des data centers pourrait doubler d’ici 2026, portée par l’IA générative et le cloud computing. En France, RTE enregistre déjà près de 15 GW de demandes de raccordement rien que pour ce secteur. Face à cette pression, les énergies renouvelables apparaissent comme la seule voie capable de concilier croissance numérique et objectifs climatiques.
L’idée d’installer des centres de données à proximité immédiate de parcs solaires, éoliens ou d’unités de biomasse séduit de plus en plus d’acteurs. Elle permet de réduire les pertes en ligne, d’optimiser l’utilisation de l’électricité renouvelable et de valoriser des kWh qui, sans cela, pourraient être perdus en période de surproduction. Un exemple emblématique est celui de CloudGrid Energy, entreprise française spécialisée dans le déploiement de centres de données conteneurisés haute performance (HPC) installés près de grandes infrastructures renouvelables et de hubs de recharge pour véhicules électriques.
Cette approche répond à un double impératif : fournir aux data centers une énergie abondante et décarbonée, et offrir aux producteurs renouvelables un débouché rémunérateur, stable et à forte valeur ajoutée. Le modèle est d’autant plus pertinent que l’intermittence des énergies solaire et éolienne peut être compensée par des systèmes de stockage couplés aux installations numériques.
Le 16 mai 2024, la société française Antimatter, qui développe le néocloud PoliCloud, a signé avec CloudGrid Energy un contrat d’environ 580 millions d’euros portant sur l’acquisition et le déploiement de 280 unités PoliCloud. Ces microcentres de données modulaires, conçus sans besoin d’eau pour leur refroidissement, peuvent être installés en moins de quatre mois. Leur objectif : rapprocher les capacités de calcul des sources d’énergie tout en accélérant la mise en service des infrastructures.
Les 280 unités devraient mettre à disposition près de 29 000 GPU, 2 millions de vCPU et une capacité énergétique totale de 35 MW. Seize sites ont déjà été sécurisés en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Suède. Selon Éric Reisse, président de CloudGrid Energy, « PoliCloud convertit nos kWh en heures de calcul CPU et GPU, créant ainsi une nouvelle source de revenus à forte valeur ajoutée portée par l’explosion des besoins en infrastructures d’IA ».
Ce déploiement illustre comment l’énergie renouvelable peut devenir un input direct pour l’économie numérique, en évitant les contraintes des réseaux publics parfois saturés. Il s’inscrit dans la stratégie européenne de souveraineté numérique, qui vise à réduire la dépendance aux hyperscalers américains.
Parmi les partenaires de CloudGrid Energy figure Urbasolar, l’un des principaux producteurs indépendants d’énergie photovoltaïque en Europe. L’entreprise met à disposition son portefeuille de centrales solaires et assure les démarches d’implantation, d’autorisation et de raccordement nécessaires aux projets. Antoine Millioud, président d’Urbasolar, souligne que « ce partenariat illustre la convergence croissante entre transition énergétique et transition numérique. En accueillant des infrastructures de calcul à proximité de nos centrales photovoltaïques, nous contribuons à valoriser une énergie renouvelable locale tout en soutenant le développement d’une capacité numérique européenne compétitive et décarbonée ».
La première unité PoliCloud est déjà en service sur le site de Bonne Voisine, dans l’Aube, directement raccordée à une centrale solaire. Ce cas concret démontre qu’il est possible de combiner production photovoltaïque et puissance de calcul, même dans des zones rurales éloignées des grands nœuds de réseau.
Le besoin électrique des data centers ne cesse de croître. Lors du Colloque national photovoltaïque du 9 juin 2024, Olivier Labbé, président de Via DC, société d’ingénierie et conseil pour les centres de données, a déclaré : « Chaque semaine, un client m’appelle pour me demander si je n’ai pas 10 GW disponibles quelque part. Si un producteur solaire peut me garantir un approvisionnement stable 24 heures sur 24 grâce à un système de stockage, le coût devient secondaire. » Cette pression sur le réseau électrique pousse les opérateurs à rechercher des capacités nouvelles, de préférence décarbonées pour respecter leurs engagements environnementaux.
En 2023, selon le cabinet McKinsey, les émissions de CO₂ liées aux data centers pourraient représenter jusqu’à 3 % des émissions mondiales d’ici 2025 si rien n’est fait. D’où l’urgence d’une alimentation par des renouvelables. Toutefois, la disponibilité permanente reste le critère déterminant : les GPU utilisés pour l’IA coûtent plusieurs dizaines de milliers d’euros chacun et doivent fonctionner 24h/24 pour être rentables. Cela impose une redondance électrique extrême – double raccordement, groupes électrogènes, stockage – qui constitue un défi technique pour les producteurs d’énergie renouvelable.

L’intermittence du solaire et de l’éolien est souvent perçue comme un obstacle à l’alimentation directe des data centers. Pourtant, des solutions de stockage stationnaire (batteries lithium-ion, hydrogène vert, STEP) permettent déjà de lisser la production. Google, par exemple, utilise depuis 2021 l’IA pour optimiser la consommation de ses data centers en fonction de la disponibilité renouvelable, atteignant 90 % d’énergie décarbonée sur certains sites.
En France, des expérimentations combinent parcs solaires et batteries de grande capacité pour garantir une puissance stable aux data centers. Le modèle économique repose sur un contrat d’achat direct (PPA) entre le producteur et l’opérateur, permettant de sécuriser des revenus sur le long terme. Selon un rapport de l’ADEME (2023), le potentiel de couverture des besoins des data centers par les renouvelables en France pourrait atteindre 70 % d’ici 2030, grâce au mix électrique déjà décarboné du pays.
Le groupe français Voltalia illustre également cette tendance. En juin 2024, il a sécurisé une capacité de raccordement de 322 MW au complexe industriel et portuaire de Pecém, dans l’État du Ceará (Brésil), dans le cadre d’un contrat avec l’opérateur national du réseau électrique brésilien. L’entreprise est en discussions avancées avec plusieurs opérateurs de data centers pour développer des capacités renouvelables dédiées, principalement éoliennes. Robert Klein, directeur général de Voltalia, explique : « La signature de cet accord marque une étape importante dans notre stratégie au Brésil et renforce notre capacité à saisir les opportunités liées à l’essor rapide de l’économie numérique. »
Le Brésil, avec son fort potentiel éolien et solaire, devient un hub pour les data centers, attirant des investissements massifs. Ce projet montre que la colocalisation peut aussi s’exporter, avec des modèles adaptés aux contraintes locales.
En France, la convergence énergie-numérique prend d’autres formes. Eclairion, concepteur et opérateur français d’infrastructures numériques dédiées à l’IA, a été retenu par EDF dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt sur l’ancien site de la centrale thermique de Loire-sur-Rhône. Bien que ne relevant pas directement des renouvelables, ce projet illustre une tendance forte : la reconversion de friches industrielles disposant déjà d’importantes capacités électriques. Le site bénéficie d’une connexion existante au réseau de transport d’électricité, permettant un déploiement rapide.
« À l’inverse des projets hyperconcentrés des grands acteurs du cloud, principalement implantés en Île-de-France ou autour de Marseille, Eclairion poursuit son développement dans les territoires pour favoriser une nouvelle dynamique économique, industrielle et scientifique », souligne l’entreprise. Cette approche décentralisée pourrait inspirer d’autres projets couplant photovoltaïque et data centers dans des zones rurales.
Au-delà des initiatives ponctuelles, ces exemples témoignent d’une évolution profonde : l’énergie renouvelable n’est plus seulement un moyen d’alimenter les data centers, elle devient un facteur structurant de leur localisation et de leur modèle économique. Les producteurs solaires et éoliens voient dans ce marché un débouché à la fois rentable et durable, tandis que les opérateurs de data centers y trouvent une solution pour décarboner leur activité tout en maîtrisant leurs coûts.
Pour aller plus loin, consulter le site de CloudGrid Energy, la page de Urbasolar, ou le rapport de l’AIE sur les data centers. Le site du SER propose également des actualités sur le sujet. Avec la croissance exponentielle de l’IA, la colocalisation entre renouvelables et data centers s’impose comme une solution clé pour une souveraineté numérique décarbonée en Europe.
Les prochains mois verront probablement se multiplier les annonces de ce type, alors que les besoins en électricité des infrastructures numériques continuent de croître bien plus vite que la capacité de production renouvelable installée. Les acteurs qui sauront combiner innovation technologique, financements verts et partenariats territoriaux seront les grands gagnants de cette révolution.

Engagée pour la transition énergétique, je me consacre à l’exploration des opportunités offertes par l’énergie solaire et à son évolution. J’accompagne les professionnels du secteur et favorise les collaborations pour accélérer l’adoption de solutions durables et innovantes.
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