Le secteur français du stockage d’énergie franchit une nouvelle étape majeure. Envision Energy et Kallista Energy ont officiellement lancé la construction d’un vaste système de stockage par batteries (BESS) à Neuilly-en-Thelle, dans le département de l’Oise, en région Hauts-de-France. Ce projet, qui affiche une puissance de 193 MW pour une capacité totale de 386 MWh, représente l’un des plus importants jamais développés dans l’Hexagone à ce jour. Il illustre la montée en puissance des infrastructures de flexibilité indispensables à la transition énergétique française.
Les travaux préparatoires ont démarré au début du mois de juillet 2026, après plusieurs mois de développement et d’instruction administrative. Ce site constitue le deuxième projet conjoint entre les deux entreprises, après celui de Saleux, également situé dans les Hauts-de-France, dont le chantier avait été ouvert en 2025. Cette nouvelle collaboration confirme la stratégie des deux acteurs de bâtir un portefeuille de stockage significatif sur le territoire national, en s’appuyant sur des technologies éprouvées et une chaîne d’approvisionnement locale.
Avec une puissance de 193 MW et une capacité énergétique de 386 MWh, l’installation de Neuilly-en-Thelle a été dimensionnée pour délivrer sa pleine puissance pendant une durée d’environ deux heures. Ce ratio puissance/capacité est particulièrement adapté aux services système et aux mécanismes d’ajustement qui requièrent des réponses rapides et soutenues.
Une fois raccordée au réseau public de transport d’électricité, l’infrastructure participera activement aux marchés de la réserve et de la régulation de fréquence opérés par RTE, le gestionnaire du réseau de transport français. Grâce à des temps de réponse de l’ordre de la milliseconde, les batteries de nouvelle génération permettent d’absorber les écarts entre production et consommation, contribuant ainsi à la stabilité du système électrique européen.
Selon les estimations communiquées par les porteurs du projet, la capacité énergétique du site correspondrait à la consommation électrique quotidienne d’environ 30 000 foyers français, hors chauffage électrique. Cet ordre de grandeur illustre le rôle clé que joueront ces installations dans le pilotage fin du réseau à l’horizon 2030.
Le stockage par batteries répond à un enjeu central de la transition énergétique : la variabilité des productions solaire et éolienne. En période de forte production et de faible consommation, les batteries peuvent emmagasiner l’électricité excédentaire. À l’inverse, lors des pics de demande ou lorsque la production renouvelable est insuffisante, elles restituent l’énergie stockée.
Ce mécanisme de décalage temporel est essentiel pour éviter les curtailments, c’est-à-dire les limitations volontaires de production imposées aux centrales renouvelables, et pour réduire la dépendance aux centrales thermiques fossiles. Johann Tardy, président-directeur général de Kallista Energy, souligne que les batteries constituent un levier majeur pour accompagner à la fois le déploiement massif des renouvelables et l’électrification croissante des usages, notamment dans les secteurs du transport et de l’industrie.
Le choix technologique s’est porté sur des cellules lithium-fer-phosphate (LFP), une chimie réputée pour sa sécurité, sa longévité et son moindre impact environnemental par rapport aux batteries au nickel-manganèse-cobalt (NMC). Ces cellules seront fournies par Envision AESC, filiale du groupe Envision Energy, qui opère une gigafactory de 10 GWh implantée dans les Hauts-de-France, entrée en production en juin 2025.
Cette proximité géographique entre le lieu de fabrication des cellules et le site de stockage constitue un avantage industriel et logistique significatif. Elle réduit les délais d’approvisionnement, diminue l’empreinte carbone liée au transport et renforce la souveraineté énergétique française dans un secteur stratégique. Le choix d’un fournisseur local s’inscrit également dans une logique de résilience des chaînes d’approvisionnement, alors que l’Europe cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis des importations asiatiques dans le domaine des batteries.
Au-delà de la fourniture du système de stockage, Envision Energy assurera la supervision technique et la maintenance prédictive de l’installation tout au long de sa durée d’exploitation, estimée à 25 ans. Cette approche de cycle de vie complet inclut également le recyclage des batteries en fin de vie, un point crucial pour répondre aux exigences du règlement européen sur les batteries entré en vigueur en février 2024.

Le groupe s’engage à maximiser le taux de récupération des matières premières critiques, telles que le lithium, le fer et le phosphate, et à favoriser leur réintroduction dans de nouvelles chaînes de production. Cette démarche d’économie circulaire est aujourd’hui un argument différenciant majeur dans les appels d’offres et les financements verts.
Le projet de Neuilly-en-Thelle s’inscrit dans un mouvement plus large de croissance du marché français du stockage stationnaire. Selon les données de Enedis et de RTE, la puissance installée des systèmes de stockage par batteries en France métropolitaine devrait être multipliée par cinq d’ici 2030, pour atteindre plusieurs gigawatts.
Cette accélération est portée par plusieurs facteurs : la baisse continue du coût des batteries, l’évolution favorable du cadre réglementaire, et les besoins croissants de flexibilité liés à l’augmentation de la capacité nucléaire et renouvelable. Le raccordement de nouveaux parcs éoliens offshore et de centrales photovoltaïques au sol impose en effet de disposer d’outils performants pour équilibrer le réseau en temps réel.
La France dispose d’un gisement de développement important, notamment dans les régions où la production renouvelable est déjà significative. Les Hauts-de-France, qui figurent parmi les premières régions productrices d’énergie éolienne, constituent un territoire d’implantation privilégié pour ces infrastructures de stockage à grande échelle.
Le financement de tels actifs repose aujourd’hui sur une combinaison de revenus issus des mécanismes de capacité, des services système et du marché de l’énergie. Les contrats de fourniture de réserve primaire et secondaire, adjugés par RTE, garantissent une partie des revenus, tandis que les arbitrages sur le marché spot permettent de valoriser les périodes de forte tension sur le réseau.
Les projets de Saleux et de Neuilly-en-Thelle bénéficient de ces multiples sources de valorisation, ce qui conforte leur bancabilité vis-à-vis des investisseurs et des établissements financiers. Kallista Energy, qui s’est initialement fait connaître dans le développement de parcs éoliens, diversifie ainsi son activité vers les infrastructures de flexibilité, en cohérence avec la stratégie de décarbonation de son actionnaire de référence.
Le lancement de ce chantier, qui doit s’achever avec une mise en service commerciale avant le printemps 2028, constitue un signal fort pour la filière industrielle européenne du stockage. En associant fabrication locale de cellules, intégration système et exploitation long terme, Envision Energy illustre le modèle intégré nécessaire pour rendre ces projets compétitifs et durables.
Pour la région Hauts-de-France, ce projet représente également un ancrage industriel de premier plan. Il contribue au développement de l’emploi qualifié dans le secteur des énergies décarbonées et renforce l’attractivité du territoire pour les investisseurs internationaux. La création d’une filière complète du stockage, de la production de cellules jusqu’au recyclage, est en outre un objectif affiché dans la Stratégie nationale bas-carbone, actualisée en 2025.
Avec près de 400 MWh de capacité cumulée, le site de Neuilly-en-Thelle illustre le changement d’échelle désormais engagé sur le marché français des batteries. Il démontre qu’il est possible de déployer rapidement des infrastructures de stockage de grande taille, tout en créant une valeur ajoutée locale significative. L’équilibre futur du système électrique reposera en grande partie sur la multiplication de telles installations, capables de concilier sécurité d’approvisionnement, compétitivité économique et transition écologique.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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