L’agrivoltaïsme est souvent présenté comme une réponse innovante pour concilier production d’énergie solaire et maintien de l’activité agricole sur une même parcelle. Pourtant, son déploiement suscite encore des interrogations et des résistances locales. Une équipe de recherche de l’université d’Aarhus, au Danemark, a testé un outil inattendu pour lever ces freins : la réalité virtuelle (VR). L’idée est simple : permettre aux citoyens de se projeter dans un futur projet agrivoltaïque avant même qu’il ne soit construit, afin d’en comprendre le fonctionnement et d’en évaluer les bénéfices. Cette approche immersive pourrait bien transformer la manière dont les porteurs de projets et les collectivités abordent la concertation.
L’agrivoltaïsme consiste à associer sur une même parcelle une production agricole et une production d’électricité photovoltaïque. Les panneaux solaires sont installés au-dessus des cultures, ou entre elles, selon des configurations variées. Cette double utilisation du foncier répond à un enjeu majeur : éviter de consommer des terres agricoles pour produire de l’énergie, tout en offrant aux agriculteurs une source de revenus complémentaire.
Cependant, comme toute technologie émergente, l’agrivoltaïsme souffre d’un déficit de notoriété. Beaucoup de citoyens l’associent instinctivement à des centrales solaires au sol, perçues comme une artificialisation des terres et une atteinte au paysage. Les inquiétudes portent également sur les conditions de travail des agriculteurs, la productivité des cultures ou encore l’impact sur la biodiversité.
C’est dans ce contexte que la réalité virtuelle offre une piste intéressante. En plaçant l’observateur au cœur d’un paysage modélisé, elle permet de visualiser concrètement l’installation projetée, ses dimensions, son intégration dans le relief et sa cohabitation avec les cultures. L’étude menée à l’université d’Aarhus, publiée dans la revue scientifique Environmental Science & Policy, s’inscrit dans cette démarche.
Pour évaluer l’impact de la réalité virtuelle sur la perception de l’agrivoltaïsme, les chercheurs ont conçu un protocole précis. 102 participants ont été immergés dans un environnement virtuel reproduisant trois types d’installations : une centrale solaire conventionnelle, un système agrivoltaïque vertical et un système agrivoltaïque horizontal. Chaque installation était observée depuis deux points de vue standardisés, à environ 50 mètres, puis à 2 ou 3 mètres de distance.
Cette variation de distance est un élément clé du dispositif. De loin, l’installation peut apparaître comme un simple ensemble de panneaux. De près, la présence des cultures et l’organisation de l’espace deviennent nettement plus visibles, ce qui modifie la perception du projet. Les participants ont également été filmés pendant l’expérience, afin d’analyser leurs réactions physiques et leurs expressions. En complément, des questionnaires ont été soumis avant et après la session immersive, pour mesurer l’évolution de leurs opinions et de leur niveau d’acceptation.
Gabriele Torma, professeure assistante à l’université d’Aarhus et membre de l’équipe de recherche, précise que la grande majorité des participants découvrait l’agrivoltaïsme à cette occasion. Leurs premières réactions se concentraient principalement sur l’esthétique des installations dans le paysage. Mais le passage d’une vue éloignée à une vue rapprochée a marqué un tournant : la fonction agricole devenait alors évidente, et les participants commençaient à saisir le principe du double usage des terres.
Une fois le mécanisme compris, les évaluations changent sensiblement. Les systèmes agrivoltaïques ont obtenu des scores nettement supérieurs aux centrales solaires conventionnelles, notamment sur trois critères essentiels : leur compatibilité avec l’agriculture, leur caractère écologique et leur degré d’innovation. Cette évolution montre que la méconnaissance initiale de la technologie n’est pas un obstacle insurmontable, dès lors que les citoyens peuvent en appréhender concrètement le fonctionnement.
L’analyse quantitative révèle également que l’intention déclarée d’accepter une installation localement demeure élevée, quelle que soit la configuration présentée. Autrement dit, les participants n’ont pas exprimé de rejet massif envers l’agrivoltaïsme après l’expérience. Les chercheurs en déduisent que la familiarisation avec le concept joue un rôle décisif dans la construction de l’acceptation sociale.
Ce résultat est encourageant pour les porteurs de projets et les décideurs, dans un contexte où la transition énergétique impose d’accélérer le déploiement des énergies renouvelables, tout en préservant la souveraineté alimentaire.
Pour Gabriele Torma, l’un des principaux enseignements de cette étude est que les citoyens et les parties prenantes ont besoin de voir pour comprendre. La réalité virtuelle, mais aussi les simulations visuelles et les démonstrations sur site, permettraient de matérialiser à la fois l’impact paysager et le fonctionnement agricole des installations. Ces outils offrent un support concret pour débattre des bénéfices, des compromis et des choix de conception, avant que les projets ne soient définitivement arrêtés.
Cette approche rejoint les recommandations de nombreuses organisations, comme l’ADEME, qui insistent sur la nécessité d’associer le public en amont des projets d’énergie renouvelable. L’enjeu n’est pas de forcer l’adhésion, mais de créer les conditions d’un dialogue éclairé, où chacun peut se forger une opinion fondée sur des éléments tangibles.
La réalité virtuelle ne doit donc pas être considérée comme un outil de propagande. Elle doit être pensée comme un support de concertation, capable de rendre lisibles les arbitrages entre production énergétique, maintien de l’activité agricole et préservation du paysage.

Les chercheurs émettent toutefois une réserve méthodologique importante. Toutes les installations présentées dans l’étude couvraient une superficie d’environ un hectare. Or, certains participants ont explicitement indiqué que cette taille modeste avait influencé leur jugement. Il n’est donc pas certain que les résultats puissent être transposés à des projets agrivoltaïques de plusieurs dizaines d’hectares, dont l’impact visuel et les implications territoriales sont d’une tout autre nature.
La conception des installations, leur dimensionnement et le contexte local demeurent des variables déterminantes. Une même technologie peut être perçue très différemment selon le relief, la nature des cultures, la densité des panneaux ou la proximité des habitations. Les chercheurs insistent sur le fait que la réalité virtuelle doit servir à éclairer les choix, et non à anticiper une approbation systématique.
Les résultats de cette étude ouvrent des perspectives concrètes pour les politiques publiques. Les procédures formelles de consultation, telles que les enquêtes publiques ou les réunions de quartier, gagneraient à être enrichies par des dispositifs expérimentaux de visualisation. Utilisés en amont de la finalisation des projets, ces outils permettraient de clarifier les compromis entre production d’énergie, rendements agricoles et qualité paysagère.
Cette approche paraît particulièrement adaptée aux territoires où le développement des centrales solaires au sol soulève des craintes concernant la conversion des terres agricoles. En donnant à voir la réalité d’un système agrivoltaïque, les collectivités et les porteurs de projets peuvent désamorcer les malentendus et répondre aux interrogations légitimes des habitants.
L’étude recommande également de ne pas limiter l’usage de la réalité virtuelle aux seuls projets controversés. Elle pourrait devenir un outil standard de la concertation préalable, au même titre que les plans d’architecte ou les photomontages, mais avec un niveau de réalisme nettement supérieur.
Au-delà de l’expérience immersive, l’étude souligne un point essentiel : l’acceptabilité sociale de l’agrivoltaïsme repose avant tout sur la capacité à démontrer que l’activité agricole reste réellement possible sous ou entre les panneaux. Les participants ont été sensibles à la présence visible de cultures, mais ils ont besoin de garanties plus techniques sur la viabilité du modèle.
Les futurs projets devront donc communiquer de manière très concrète sur plusieurs aspects : la compatibilité des panneaux avec les types de cultures, les conditions d’accès pour les machines agricoles, les rendements escomptés ou encore l’efficacité de l’utilisation des terres. La simple représentation de panneaux solaires dans un champ ne suffit pas : il faut que l’observateur puisse se projeter dans un paysage où l’agriculture continue d’exister, avec ses contraintes et ses réalités.
Cette exigence de crédibilité est d’autant plus forte que l’agrivoltaïsme est souvent présenté comme une solution vertueuse. Les citoyens sont en droit d’attendre des preuves, et non de simples promesses. Les outils de visualisation, qu’ils soient virtuels ou physiques, peuvent y contribuer, à condition d’être utilisés avec rigueur et transparence.
La technologie employée pour cette expérience n’est pas confidentielle. Les chercheurs indiquent qu’elle est disponible sous forme de logiciel gratuit à usage non commercial, dans le cadre du projet HyPErFarm. Cette ouverture permet aux porteurs de projets, aux bureaux d’études et aux collectivités de s’approprier l’outil et de l’intégrer dans leurs processus de concertation.
L’objectif n’est pas seulement de rendre les futures installations plus faciles à accepter. Il s’agit surtout de permettre aux citoyens de comprendre leur fonctionnement, leur impact visuel et leur compatibilité avec l’activité agricole, avant de se prononcer. En ce sens, la réalité virtuelle apparaît comme un pont entre les abstractions techniques et le ressenti concret des populations.
Dans les prochaines années, l’agrivoltaïsme va inévitablement se développer dans de nombreux pays, porté par la demande croissante d’énergie décarbonée et la nécessité de préserver les terres nourricières. Des outils comme ceux testés à l’université d’Aarhus pourraient contribuer à ce que ce développement se fasse de manière apaisée, avec des projets mieux compris et mieux acceptés. Mais ils ne dispenseront jamais d’un dialogue social de qualité, seul gage d’une transition énergétique véritablement démocratique.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
Inscrivez-vous en avant-première pour ne rien manquer de nos prochaines actualités.
Saisissez le code reçu par SMS :
Entrez le code de validation envoyé sur votre mobile pour finaliser votre demande.