Depuis l’adoption de la loi d’accélération des énergies renouvelables (loi APER) en 2023, la France s’est dotée d’un cadre réglementaire ambitieux pour l’agrivoltaïsme. Ce texte, complété par la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3), affiche une volonté claire : accompagner l’émergence de projets agrivoltaïques qui placent l’activité agricole au cœur du dispositif. L’association France Agrivoltaïsme, qui regroupe des acteurs de la filière, salue cette orientation. Pourtant, alors que les premières installations conformes à ce nouveau cadre arrivent à maturité, un virage inquiétant se profile avec les prochains appels d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE).
Le principe voulu par le législateur est simple : un projet agrivoltaïque ne doit pas se résumer à une centrale solaire posée sur des terres agricoles. Il doit protéger les cultures, améliorer le bien-être animal, et apporter un bénéfice direct à l’exploitation. Les sites pilotes développés depuis 2023 le prouvent : une installation bien conçue permet de réduire le stress thermique des élevages, de limiter l’évapotranspiration des cultures maraîchères, et de diversifier les revenus des agriculteurs face aux aléas climatiques. Cette approche vertueuse, reconnue internationalement, fait de la France un laboratoire pour l’agrivoltaïsme de demain.
Or, les orientations actuelles des appels d’offres CRE pour la période 2024-2025 suscitent une vive opposition. Le gouvernement propose en effet de retenir le prix de l’électricité comme seul critère de sélection, sans pondération significative pour les bénéfices agricoles, climatiques ou territoriaux. France Agrivoltaïsme dénonce une incohérence majeure : comment exiger des porteurs de projets qu’ils investissent dans des structures coûteuses (hauteurs de modules adaptées, espacement pour les machines agricoles, suivi agronomique) si la compétition ne porte que sur le coût du kilowattheure ?
Cette approche purement économique risque de favoriser les installations low-cost, souvent moins respectueuses des contraintes agricoles, au détriment de projets vertueux mais plus onéreux. Elle compromet également la compétitivité de la filière industrielle française, qui a pourtant investi massivement dans la R&D et les outils de production pour répondre aux exigences de la loi APER. Comme le souligne un rapport récent de l’ADEME, un agrivoltaïsme mal conçu peut entraîner des conflits d’usage et une baisse de la production agricole, ce que le cadre légal vise justement à éviter.
Les défenseurs d’un agrivoltaïsme exigeant rappellent que ces projets génèrent un triple dividende :
Dans un contexte de crise agricole persistante, de dérèglement climatique accéléré et de flambée des prix de l’énergie, ce modèle offre une réponse concrète. Ne pas le soutenir par des appels d’offres adaptés reviendrait à sacrifier une filière stratégique sur l’autel du coût immédiat.
Le calendrier est serré. Plusieurs centaines de projets sont actuellement en phase de financement, après avoir obtenu des autorisations préfectorales. Ils mobilisent des bureaux d’études, des industriels du solaire, des collectivités et, surtout, des centaines d’agriculteurs qui ont déjà engagé des investissements – achat de matériel d’irrigation, modernisation de bâtiments, formation à la conduite des installations. Ces agriculteurs comptent sur les revenus complémentaires de l’électricité vendue pour amortir ces dépenses et sécuriser leur exploitation face aux aléas.

Un report ou un durcissement des conditions des appels d’offres pourrait entraîner l’abandon pur et simple de ces projets, avec des conséquences en cascade : perte d’emplois dans les territoires ruraux, découragement des investisseurs, et image dégradée de la France auprès des partenaires européens. Comme le souligne la France Agrivoltaïsme, le gouvernement doit rapidement clarifier ses intentions : soit il soutient l’agrivoltaïsme vertueux voulu par la loi, soit il laisse le champ libre à un modèle dégradé qui décrédibilisera toute la filière.
France Agrivoltaïsme propose d’introduire une pondération minimale de 30% pour les critères non financiers : protection des cultures, amélioration du bien-être animal, stockage carbone, et impact sur la biodiversité. Cette mesure est déjà appliquée dans certains appels d’offres régionaux et a fait ses preuves.
Les porteurs de projets ont besoin de visibilité à 3-5 ans pour planifier leurs investissements. Un volume annuel de 2 GW consacré à l’agrivoltaïsme, avec des tranches semestrielles, permettrait d’atteindre les objectifs de la PPE sans fragmenter le marché.
L’agrivoltaïsme ne se limite pas aux grandes cultures. Il doit aussi soutenir l’arboriculture, la viticulture, le maraîchage et l’élevage. Les appels d’offres doivent prévoir des lots spécifiques pour ces filières, avec des exigences adaptées.
L’enjeu des prochains appels d’offres de la CRE dépasse le simple cadre tarifaire. Il s’agit de décider si la France veut vraiment faire de l’agrivoltaïsme un outil de transition énergétique et agricole, ou si elle préfère le réduire à une variable d’ajustement budgétaire. Le triple dividende – climat, agriculture, économie – ne se décrète pas : il se construit avec des règles du jeu cohérentes et un État qui tient ses engagements. Les agriculteurs, les entreprises et les territoires attendent désormais des actes.
Cet article a été enrichi à partir de données publiques de la CRE, de l’ADEME et de la France Agrivoltaïsme.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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