Dans le Roussillon, l’été 2026 restera marqué par des températures extrêmes et des épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents. Pour les viticulteurs de la région, la protection des cultures devient un enjeu vital. Une solution émerge et se déploie rapidement : l’agrivoltaïsme. Au domaine de Nidolères, situé à Tresserre, les vendanges débutent désormais avant l’aube pour contourner les 38 °C annoncés dans la journée. Sur cette exploitation familiale, un peu plus de deux hectares de marselan bénéficient depuis plusieurs années de la protection de panneaux photovoltaïques orientables, une technologie développée par l’entreprise Sun’Agri. Cette installation ne se contente pas de produire de l’électricité ; elle transforme profondément les conditions de culture et offre une réponse concrète aux défis climatiques qui s’annoncent.
La différence est frappante pour qui observe les vignes du domaine de Nidolères. Sous les panneaux photovoltaïques, les feuilles de vigne sont restées d’un vert soutenu et les grappes de raisin ont remarquablement bien résisté aux semaines de fortes chaleurs. En comparaison, la parcelle témoin, laissée à découvert, montre des signes évidents de stress thermique. Selon Pierre Escudier, pionnier de la viticulture agrivoltaïque en France, le rendement de la parcelle protégée serait supérieur d’environ 25 % à celui de la parcelle non couverte. Cette dernière n’a d’ailleurs pu être sauvée que grâce à un recours intensif à l’irrigation, une solution de plus en plus coûteuse et compliquée à mettre en œuvre dans un contexte de raréfaction de la ressource en eau.
L’intérêt de cette technologie ne se limite pas à la seule amélioration des rendements. Le dispositif installé à Tresserre assure également une production électrique conséquente, équivalente à la consommation d’environ 1 500 foyers. Cette double vocation, agricole et énergétique, séduit de plus en plus d’exploitants de la région. Une deuxième tranche de l’installation doit d’ailleurs entrer en production viticole dès 2027, preuve que les premiers résultats ont convaincu au-delà des cercles d’initiés. Le développement de l’agrivoltaïsme s’inscrit dans une dynamique régionale forte, portée par des acteurs comme Sun’Agri, dont la technologie de pilotage dynamique fait référence dans le secteur.
La particularité des installations déployées dans le Roussillon réside dans leur pilotage dynamique. Les panneaux solaires ne sont pas fixes ; ils s’orientent en fonction des besoins de la plante et des conditions météorologiques. Au printemps, lorsque la vigne démarre sa croissance, les panneaux s’ouvrent pour laisser passer un maximum de soleil et favoriser le développement végétatif. Pendant l’été, leur orientation est modifiée afin de créer une ombre protectrice qui réduit considérablement le stress thermique. Cette adaptation fine permet d’obtenir des résultats spectaculaires.
Cécile Magherini, directrice générale de Sun’Agri, précise que la température peut être abaissée de 6 °C au niveau des cultures et jusqu’à 20 °C au sol. Ces chiffres sont corroborés par les relevés effectués sur les différentes parcelles équipées dans la région. Une conséquence directe de cette baisse de température : les besoins en irrigation sont considérablement réduits. Dans certaines configurations, les volumes d’eau nécessaires seraient diminués de moitié, un atout majeur dans une région où chaque goutte d’eau compte. Cette réduction de la consommation en eau constitue un argument de poids pour la pérennité des exploitations viticoles du Roussillon.
Les résultats obtenus sur la vigne intéressent également les arboriculteurs. Dans la vallée du Rhône, plusieurs exploitations ont constaté que seuls les arbres fruitiers protégés par des panneaux agrivoltaïques produisaient des abricots et des cerises commercialisables lors des épisodes de canicule intense. Sans cette protection, les fruits ont perdu leur calibre ou n’ont tout simplement pas atteint leur maturité. Ces observations confirment le potentiel de l’agrivoltaïsme pour l’ensemble des cultures méditerranéennes sensibles aux fortes chaleurs. Il ne s’agit plus seulement de produire de l’électricité, mais bien de créer un microclimat favorable à la pérennité des productions agricoles.
L’objectif agricole tend ainsi à prendre le pas sur la seule production d’électricité. Face à la multiplication des vagues de chaleur, protéger mécaniquement la vigne et les arbres fruitiers devient une priorité absolue. Cette logique rappelle d’ailleurs les anciens systèmes agricoles associant différentes strates végétales afin de procurer naturellement de l’ombre aux cultures les plus sensibles. L’agrivoltaïsme, en modernisant ce principe séculaire, offre une réponse technologique adaptée aux enjeux contemporains. Selon une étude de l’ADEME sur le potentiel agrivoltaïque, cette pratique pourrait couvrir une part significative des besoins en énergie renouvelable tout en préservant les surfaces agricoles.
L’agrivoltaïsme n’élimine cependant pas tous les risques. L’été 2026 en a apporté une illustration concrète. À Claira, près de Perpignan, la tempête Nils et ses rafales atteignant 150 km/h ont fortement perturbé le fonctionnement d’une installation couvrant 2,8 hectares. Les panneaux ont dû rester en position horizontale pendant plusieurs jours, empêchant leur orientation optimale. Cette immobilisation a entraîné des retards dans les opérations viticoles, avec des conséquences directes sur la production. Le sauvignon blanc cultivé sur cette parcelle devrait ainsi enregistrer un recul de rendement d’environ 20 % cette année.
Cette tempête rappelle que les installations agrivoltaïques, bien que conçues pour résister à des conditions difficiles, restent vulnérables aux événements climatiques extrêmes. Les concepteurs travaillent donc à renforcer la robustesse des structures et à améliorer les systèmes de pilotage pour minimiser les perturbations en cas d’intempéries.
Chez Francis Vila, vigneron installé à proximité, les résultats agricoles apparaissent plus favorables malgré les conditions difficiles. Pour cette troisième année de culture sous panneaux photovoltaïques, les rendements en grenache blanc et gris pourraient atteindre 70 hectolitres par hectare, soit un niveau tout à fait honorable pour la région. L’installation aurait permis de réduire la température de 7 °C au niveau de la vigne, confirmant les données avancées par les concepteurs. Ces performances montrent que, lorsque les installations sont bien dimensionnées et pilotées, les bénéfices agricoles sont au rendez-vous.

La production électrique a toutefois été pénalisée par les épisodes de prix négatifs sur le marché de l’électricité. Ces phénomènes, de plus en plus fréquents en période de forte production solaire, ont conduit à plusieurs arrêts d’exploitation. Sur les quelque 1 500 heures de production annuelles possibles dans la région de Perpignan, près de 500 pourraient être perdues cette année. Cette situation soulève une question cruciale pour l’avenir de l’agrivoltaïsme : comment valoriser l’électricité produite lorsque le marché ne la rémunère pas ?
Le développement du stockage apparaît comme le prochain complément indispensable de ces installations. Francis Vila mise notamment sur les batteries au sodium, une technologie émergente capable de conserver l’électricité lorsque les prix sont faibles ou négatifs pour la restituer ultérieurement, lorsque la demande et les prix redeviennent plus favorables. Cette stratégie de lissage permettrait d’optimiser la rentabilité économique des projets tout en contribuant à la stabilité du réseau électrique. Le stockage devient ainsi un maillon essentiel de l’équation économique, ouvrant la voie à une meilleure intégration des énergies renouvelables dans le mix électrique français.
Les acteurs du secteur travaillent parallèlement à l’amélioration des prévisions météorologiques et des algorithmes de pilotage. L’enjeu est de maximiser la synergie entre les besoins agricoles et la production d’énergie, afin de tirer le meilleur parti de chaque installation. Les retours d’expérience accumulés depuis plusieurs années permettent d’affiner les modèles et de mieux anticiper les épisodes de stress thermique. La recherche progresse également sur les associations culture/panneaux les plus efficaces, avec des essais menés en partenariat avec des instituts comme l’INRAE.
À travers ces retours d’expérience, l’été 2026 confirme une évolution majeure : l’agrivoltaïsme ne se limite plus à faire cohabiter agriculture et production solaire. Il devient progressivement un outil d’adaptation des exploitations agricoles aux dérèglements climatiques. Dans le Roussillon, où les épisodes de canicule et de sécheresse se multiplient, cette double fonction est particulièrement précieuse. Les viticulteurs qui ont investi dans ces technologies disposent d’un avantage compétitif certain : la capacité à maintenir des rendements corrects et une qualité de raisin satisfaisante malgré des conditions de plus en plus difficiles.
L’agrivoltaïsme connaît d’ailleurs un développement significatif en France. Selon les données du ministère de l’Agriculture, plusieurs centaines de projets sont aujourd’hui en service ou en cours d’instruction sur le territoire national. La région Occitanie, avec ses besoins en eau critiques et son fort ensoleillement, concentre une part importante de ces initiatives. Les retours d’expérience obtenus cet été dans le Roussillon alimenteront les réflexions des décideurs et des exploitants pour les années à venir.
La question de la réglementation reste néanmoins centrale. Le cadre juridique de l’agrivoltaïsme, précisé par la loi du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables, exige que l’installation agrivoltaïque apporte des garanties de maintenance de la production agricole significative et un revenu durable à l’exploitant. Les décrets d’application, publiés en 2024 et 2025, définissent les conditions à respecter pour bénéficier des tarifs d’achat avantageux. Ce cadre, encore récent, devra intégrer les enseignements de cet été pour continuer à favoriser les projets vertueux sans nuire à la diversité des productions agricoles locales.
Le développement du stockage et l’optimisation du pilotage des installations permettront d’améliorer encore les performances de l’agrivoltaïsme dans les prochaines années. Les viticulteurs du Roussillon, confrontés en première ligne aux conséquences du changement climatique, se positionnent comme des pionniers de cette transition. Leur expérience pourrait bien inspirer d’autres régions viticoles en France et en Europe.
Reste à surveiller l’évolution des coûts et des soutiens publics pour permettre un déploiement plus large. Les installations, plus coûteuses que les centrales au sol classiques, nécessitent des subventions ou des tarifs d’achat adaptés pour rester accessibles aux exploitations de taille moyenne. Le modèle économique de l’agrivoltaïsme est en construction, mais l’urgence climatique donne à cette technologie une légitimité et un intérêt sans cesse croissants. L’été 2026 aura, en tout cas, servi de démonstrateur grandeur nature de sa pertinence.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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