Photovoltaïque en Espagne : le stockage devient aussi indispensable que le panneau solaire

Le solaire espagnol traverse une phase de stabilisation après plusieurs années de croissance spectaculaire. Entre effondrement des prix de marché, essoufflement de l’autoconsommation et montée en puissance du stockage, le secteur doit désormais relever un double défi : maintenir sa compétitivité et accélérer l’électrification de l’économie. José Donoso, directeur général de l’UNEF, l’Union espagnole photovoltaïque, livre une analyse sans concession dans les colonnes du magazine Energías Renovables. Décryptage.

Un secteur à un tournant décisif

Après plusieurs années portées par une dynamique exceptionnelle, le photovoltaïque espagnol entre dans une nouvelle phase. La contribution du secteur au PIB a légèrement reculé de 0,17 %, une variation que José Donoso qualifie de statistiquement marginale. L’emploi, de son côté, reste stable par rapport à l’année précédente. Ce n’est pourtant pas un simple retour au calme : le pays se trouve à un point charnière, où les décisions prises aujourd’hui détermineront la place du solaire dans le mix électrique de demain.

L’Espagne figure parmi les leaders européens du photovoltaïque, portée par un ensoleillement exceptionnel et une chute spectaculaire des coûts d’installation. Le plan national intégré énergie-climat (PNIEC) espagnol fixe d’ailleurs un objectif ambitieux de 76 GW de photovoltaïque installé à l’horizon 2030, un niveau qui nécessitera un rythme de déploiement soutenu et un cadre réglementaire adapté.

Prix nuls ou négatifs : le solaire paie un lourd tribut

Le paradoxe est bien connu des producteurs solaires : plus la pénétration du photovoltaïque augmente, plus les prix captés sur le marché de gros diminuent. En Espagne, l’électricité se négocie en moyenne entre 68 et 69 €/MWh, tandis que la production solaire ne perçoit qu’environ 30 €/MWh. Certaines heures atteignent même des niveaux nuls, voire négatifs, lorsqu’une production massive coïncide avec une faible demande.

Ce phénomène, appelé effet de cannibalisation, érode la rentabilité des centrales existantes et compromet les futurs investissements. José Donoso appelle donc à une action rapide : développer massivement de nouveaux usages de l’électricité et déployer le stockage pour déplacer l’énergie solaire vers les heures où elle est le plus utile.

Le potentiel d’électrification est d’ailleurs considérable. Quelque 75 GW de nouvelles demandes de raccordement ont déjà été accordés, alors que la demande moyenne actuelle avoisine 25 GW. Tous ces projets n’aboutiront pas, mais ils témoignent d’une appétence réelle pour l’énergie solaire à grande échelle.

Autoconsommation : pourquoi le marché s’est-il effondré ?

L’autoconsommation espagnole a connu un coup d’arrêt brutal. Après un essor fulgurant porté par deux moteurs principaux – les prix élevés de l’électricité résidentielle et les subventions du programme Next Generation –, le marché a chuté d’environ 50 %. La disparition progressive de ces aides, conjuguée à une baisse des prix de l’énergie, a fait diminuer l’intérêt économique pour les particuliers et les entreprises.

Pourtant, l’autoconsommation reste un pilier de la transition énergétique espagnole. Pour la relancer, l’UNEF demande plusieurs évolutions réglementaires :

  • porter le seuil de la procédure simplifiée de 100 à 500 kW, conformément à la directive européenne sur les énergies renouvelables ;
  • élargir la distance autorisée pour l’autoconsommation collective de deux à cinq kilomètres ;
  • mettre en place des avantages fiscaux pour encourager l’investissement des ménages et des entreprises.

Ces mesures permettraient de simplifier administrativement les projets et de favoriser les communautés énergétiques, encore trop peu développées dans la péninsule Ibérique.

Stockage : la batterie, nouvelle pièce maîtresse des centrales solaires

Pour José Donoso, le développement du stockage n’est plus une option. Les batteries permettent de capter l’électricité produite par les panneaux aux heures où le soleil brille, puis de la restituer le soir ou pendant les pics de consommation. Elles offrent ainsi une flexibilité précieuse au système électrique et protègent les producteurs contre les prix nuls ou négatifs.

Photovoltaïque en Espagne : le stockage devient aussi indispensable que le panneau solaire

Le directeur général de l’UNEF se montre très clair : les futurs appels d’offres devraient systématiquement associer photovoltaïque et stockage. Dans une centrale solaire, la batterie doit devenir aussi indispensable que le panneau lui-même. Cette hybridation est rendue possible par la baisse continue du coût des batteries lithium-ion et par l’évolution des cadres réglementaires.

L’enjeu est d’autant plus stratégique que l’Espagne dispose d’un gisement solaire parmi les plus importants d’Europe. En couplant chaque nouveau parc à une capacité de stockage adaptée, le pays pourrait valoriser sa production au meilleur prix et réduire sa dépendance aux centrales à gaz, tout en contribuant à la stabilité du réseau électrique.

Ce positionnement est en phase avec les objectifs européens. La Commission européenne encourage en effet les États membres à déployer des systèmes flexibles pour accompagner la hausse des énergies renouvelables. Le stockage est devenu un enjeu central des politiques climatiques, comme le rappellent les récents règlements sur le marché de l’électricité.

Électrification : le prochain chantier majeur

Au-delà du stockage, José Donoso insiste sur un chantier encore plus vaste : l’électrification de l’économie espagnole. Industrie, mobilité, chauffage, transport ferroviaire… tous les secteurs doivent être massivement électrifiés pour absorber la production solaire et décarboner le pays.

Le photovoltaïque peut offrir à l’Espagne un avantage compétitif majeur, à condition que cet avantage ne reste pas cantonné au secteur électrique. L’électrification des procédés industriels, le développement du véhicule électrique et l’extension du réseau ferroviaire ne sont pas seulement des outils de transition : ce sont des leviers de souveraineté énergétique et de création de valeur.

Les investissements dans les réseaux électriques sont également cruciaux. Un système davantage interconnecté, avec des infrastructures modernisées, permettra d’acheminer l’électricité renouvelable produite dans le sud du pays vers les zones de consommation, notamment les grands centres industriels du nord. Cela suppose une planification à long terme et une collaboration étroite entre le gouvernement, les gestionnaires de réseau et les acteurs privés.

Conclusion : un avantage compétitif à préserver d’urgence

L’Espagne dispose d’atouts considérables pour rester une grande nation solaire européenne. Mais la stabilisation actuelle ne doit pas être interprétée comme un simple répit. Les prix nuls, le ralentissement de l’autoconsommation et le retard dans le déploiement du stockage sont des signaux d’alerte. Pour José Donoso, il est urgent d’agir sur tous les fronts : réformer les procédures administratives, intégrer le stockage aux appels d’offres, investir dans les réseaux et électrifier la demande.

Le solaire espagnol ne manque pas de ressources. Il lui faut désormais un cadre réglementaire à la hauteur de ses ambitions.

En savoir plus : le site de l’UNEF et le magazine Energías Renovables, ainsi que les recommandations de la Commission européenne sur le stockage de l’énergie.

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