Une transition énergétique ancrée dans la souveraineté nationale

L’Algérie dispose d’un des meilleurs gisements solaires au monde, avec un ensoleillement annuel de plus de 3 000 heures et des superficies désertiques immenses. Pourtant, contrairement à ses voisins marocains ou tunisiens, la transition énergétique du pays ne répond pas à une urgence d’importation d’énergie, mais à une logique de souveraineté et d’optimisation économique. Comme l’a souligné Boukhalfa Yaici, directeur de l’Algeria Green Energy Cluster (GECA), lors d’une table ronde de la Middle East Solar Industry Association (MESIA), chaque mégawattheure solaire produit permet d’économiser une quantité équivalente de gaz naturel, qui peut être exportée à plus forte valeur ajoutée. Cette approche place le photovoltaïque au cœur d’une stratégie de diversification du mix énergétique et de préservation des ressources fossiles.

Actuellement, 99 % de l’électricité algérienne provient encore du gaz naturel, selon les données de Sonelgaz. La demande intérieure continue de croître, tirée par la démographie et le développement industriel. Dans ce contexte, le solaire n’est pas seulement un outil climatique : c’est un levier pour sécuriser l’approvisionnement électrique, stabiliser les coûts et anticiper les futures réglementations carbone des marchés d’exportation.

L’objectif de 15 GW : entre ambition et réalisme

Le gouvernement algérien a fixé un objectif de 15 GW de capacité solaire photovoltaïque d’ici 2035. Sur ce total, environ 3,2 GW sont actuellement en phase de déploiement, principalement dans les provinces du Sud et des Hauts-Plateaux. Ces projets sont portés par des appels d’offres en mode EPC (ingénierie, approvisionnement, construction), où Sonelgaz reste le propriétaire et le financeur principal. Ce modèle a permis un premier lancement, mais il concentre le risque financier sur le secteur public.

Pour accélérer le rythme, les experts réunis par la MESIA recommandent d’ouvrir la voie aux producteurs indépendants d’électricité (IPP) et aux contrats d’achat d’électricité (PPA) de long terme. Des pays comme l’Égypte ou le Maroc ont montré que des cadres réglementaires clairs attirent massivement les capitaux privés. Selon un rapport de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), les marchés ayant adopté des mécanismes de PPA compétitifs ont multiplié leurs capacités installées en moins de cinq ans. L’Algérie devra donc évoluer vers un mix de financements publics et privés pour passer des gigawatts annoncés aux gigawatts réellement raccordés.

Le réseau : un maillon critique pour la réussite des projets

Les meilleures ressources solaires se situent loin des grands centres de consommation du nord du pays. Le développement des centrales photovoltaïques ne peut donc pas être dissocié des infrastructures de transport électrique. Sans un réseau renforcé, équipé de postes de transformation et de systèmes de supervision, la production renouvelable risque d’être limitée, voire déconnectée lors des pics. Les intervenants de la table ronde MESIA ont insisté sur le fait que la planification du réseau doit être intégrée aux appels d’offres solaires. Le stockage par batteries devient lui aussi indispensable pour lisser la production et assurer la stabilité du système électrique.

Le solaire en Algérie : comment le marché passe du potentiel à la réalité

En Algérie, le stockage est désormais perçu non comme un supplément, mais comme une infrastructure centrale pour atteindre une pénétration élevée du solaire. Les batteries permettent de décaler la production vers les heures de pointe, de réguler la tension et la fréquence, et d’alimenter les zones industrielles ou les sites isolés. Des projets pilotes de stockage couplé au photovoltaïque sont déjà en discussion dans les régions désertiques. Le choix des technologies (modules bifaciaux, trackers, systèmes de nettoyage) doit également tenir compte des conditions locales de température, de poussière et d’humidité pour optimiser le coût actualisé de l’énergie (LCOE) sur toute la durée de vie des installations.

Renforcer la chaîne de valeur locale et l’hydrogène vert

L’exigence de contenu local, fixée à 35 % dans les appels d’offres actuels, vise à créer un écosystème industriel durable. Cela inclut le développement de compétences en ingénierie, la formation locale, la fabrication de composants et la maintenance. Boukhalfa Yaici a souligné que cette politique ne portera ses fruits que si elle dépasse un simple cycle d’appels d’offres et s’inscrit dans une stratégie de long terme, avec des partenariats entre entreprises algériennes et internationales. L’hydrogène vert ajoute une dimension supplémentaire : le GECA envisage une trajectoire où les capacités renouvelables pourraient largement dépasser 15 GW, le photovoltaïque restant la source principale. Toutefois, l’hydrogène ne pourra se développer sans une électricité renouvelable compétitive, des infrastructures d’exportation et des accords internationaux solides.

Le marché solaire algérien entre donc dans une phase de maturation. La question n’est plus « a-t-on du potentiel ? » mais « comment créer un cadre bancable, réglementaire et technique pour transformer ce potentiel en projets rentables ? ». Les prochains mois seront décisifs : les réformes sur les PPA, le raccordement réseau et le stockage détermineront si l’Algérie devient un leader régional ou reste un marché prometteur mais sous-réalisé. Les acteurs comme la MESIA continuent d’accompagner cette transition par des dialogues techniques et des recommandations opérationnelles.

Article rédigé à partir des échanges de la table ronde MESIA et des données publiques de Sonelgaz, IRENA et du Green Energy Cluster Algeria.

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