Une réforme discrète mais potentiellement lourde de conséquences agite le secteur de l’énergie en France. Un projet de décret, porté par la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), vise à interdire l’ajustement ex-post (après coup) de la répartition de l’électricité dans les opérations d’autoconsommation collective (ACC). Présentée comme un rempart contre l’arbitrage sur les marchés de l’énergie, cette mesure est vivement contestée par une filière unie qui dénonce une approche disproportionnée, risquant de fragiliser la majorité des projets vertueux et d’entraver l’innovation.

Comprendre les clés de répartition : ex-ante versus ex-post

L’autoconsommation collective permet à plusieurs consommateurs de partager localement l’électricité produite par une ou plusieurs installations de production, comme des panneaux solaires. Le cœur du système réside dans la « clé de répartition », qui définit comment l’énergie est attribuée entre les participants.

  • La répartition ex-ante : Les pourcentages de répartition sont fixés à l’avance, par exemple une répartition égale ou basée sur des coefficients prédéfinis. C’est un système simple et prévisible.
  • La répartition ex-post dynamique : La répartition est ajustée a posteriori, en fonction de la production et de la consommation réelles de chaque participant. Ce mécanisme permet une optimisation fine, de maximiser l’utilisation de l’énergie locale et de moduler en temps réel pour intégrer du stockage ou des véhicules électriques.

Le projet de décret entend imposer des clés strictement fixes ex-ante, rendant impossible tout ajustement dynamique basé sur le réel, une pratique pourtant essentielle à l’efficacité de nombreux projets.

Une rédaction jugée disproportionnée qui menace les projets

Si l’objectif affiché de lutter contre les arbitrages de marché opportunistes fait consensus, la rédaction du texte est perçue comme un coup de massue. Selon Enerplan et le Syndicat des Énergies Renouvelables (SER), elle va bien au-delà de la cible initiale.

Les principaux griefs de la filière

  • Menace sur les modèles économiques : La majorité des ACC actuelles fonctionnent avec des « consommateurs prioritaires » (bâtiments publics, co-investisseurs). Interdire l’ajustement ex-post rend ces modèles non viables.
  • Obligation de maximisation problématique : Le texte impose de maximiser l’autoconsommation sur 100% de la production, remettant en cause les modèles où une partie de l’électricité est vendue pour sécuriser le financement.
  • Frein à l’innovation technologique : Les opérations intégrant du stockage ou de la recharge de véhicules électriques, qui nécessitent une flexibilité en temps réel, deviendraient impossibles à gérer.

Un manque de transparence sur l’ampleur des fraudes présumées

Un point cristallise l’incompréhension de la profession : l’absence de données chiffrées sur les pratiques frauduleuses que la réforme prétend combattre. La DGEC et l’ANODE (Association nationale des opérateurs détaillants en énergie) n’ont, à ce jour, pas fourni de preuves quantifiées sur le nombre d’opérations concernées par des arbitrages « omniscients ». Pour Pierre-Étienne Meunier de Coturnix, « Ils ont été incapables de nous dire en quoi [les comportements problématiques] consistaient ni combien de PMO seraient concernées. »

Cette réforme s’appliquerait ainsi à l’ensemble de la filière pour régler un problème dont l’ampleur réelle n’est pas documentée, alors que seules 30% des ACC utilisent des clés ex-post dynamiques.

Enedis, futur arbitre malgré lui ?

La réforme soulève également un épineux problème technique et juridique. Si la Personne Morale Organisatrice (PMO) ne peut plus ajuster les clés en fonction de la réalité terrain, qui gérera les écarts entre prévision et production ? Le texte semble implicitement reporter cette responsabilité sur le gestionnaire de réseau, Enedis.

Cette perspective inquiète. Impliquer un gestionnaire de réseau dans l’arbitrage de flux relevant de contrats commerciaux privés créerait une complexité administrative majeure et pourrait ralentir le développement de l’ACC. « Juridiquement, est-ce que c’est le rôle du gestionnaire de rentrer dans les contrats ? » s’interroge David Gréau, secrétaire général d’Enerplan.

La filière propose une alternative : la transparence ciblée

Face à une interdiction pure et simple, les acteurs de l’autoconsommation collective plaident pour une approche plus nuancée. Plutôt qu’un texte « disproportionné » qui pénalise tous les projets, la solution résiderait dans une plus grande transparence et un ciblage chirurgical des abus.

L’idée est de mettre en place des garde-fous et des obligations de reporting pour identifier et sanctionner spécifiquement les pratiques d’arbitrage de marché, sans remettre en cause la gouvernance locale et la flexibilité technique qui font le succès de l’ACC. Cette voie permettrait de moraliser le marché sans étouffer l’innovation et les modèles vertueux dont la transition énergétique a besoin.

Alors que les discussions se poursuivent, l’enjeu est de taille : trouver un équilibre entre la nécessaire intégrité du marché et le maintien d’un cadre favorable au développement décentralisé et citoyen de l’énergie.

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