L’agrivoltaïsme, qui combine production agricole et production d’électricité solaire sur une même parcelle, connaît un essor rapide en France. Cependant, son développement soulève des questions cruciales sur la répartition de ses bénéfices. Bernard Ader, agriculteur en Haute-Garonne, alerte : « Le Père Noël ne passera pas pour tous les agriculteurs ». Selon lui, pour éviter les frustrations et assurer une transition énergétique juste, il est impératif de créer des mécanismes ambitieux de partage de la valeur au profit de l’ensemble des acteurs d’un territoire, et pas seulement des exploitants accueillant les centrales.

Le risque d’une fracture territoriale

Bernard Ader dirige une exploitation de polyculture-élevage dans le Comminges. Bien que sollicité, son terrain, trop accidenté et bordé de haies, ne se prête pas à l’installation d’une centrale agrivoltaïque. Son cas n’est pas isolé. Les critères techniques (pente, ensoleillement, raccordement au réseau) et les contraintes environnementales font que seule une partie des exploitations est éligible.

Cette sélection naturelle crée un déséquilibre : les exploitants retenus perçoivent des loyers substantiels, pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros par hectare et par an, tandis que leurs voisins en sont exclus. Ce différentiel de revenu risque de générer des tensions et de nuire à l’acceptation sociale de cette nouvelle pratique, pourtant promue par les pouvoirs publics comme un pilier de la transition énergétique. La définition officielle de l’agrivoltaïsme par le ministère de l’Agriculture insiste d’ailleurs sur la nécessaire synergie entre les deux activités.

Les limites de l’investissement au capital

Une première piste pour partager la valeur est l’ouverture du capital des sociétés de projet aux agriculteurs locaux. Cette recommandation est inscrite dans la Charte sur l’agrivoltaïsme de la Chambre d’Agriculture de Haute-Garonne, qui préconise que 50% de la valeur générée revienne au territoire.

« C’est une bonne base, mais insuffisante », estime Bernard Ader. L’investissement en capital demande une capacité financière et supporte le risque d’échec du projet pendant sa longue phase de développement. « Il faut imaginer des mécanismes plus innovants et moins risqués pour les agriculteurs, qui bénéficient à l’ensemble de la communauté », propose-t-il.

Le gufa : un outil pour financer la transition agricole locale

L’idée avancée par Bernard Ader est de créer un fonds collectif alimenté par les revenus de la centrale agrivoltaïque. Ce fonds, structuré sous forme de GUFA (Groupement d’Utilisation de Financements Agricoles), serait dédié au financement de projets agronomiques collectifs sur le territoire.

Concrètement, une partie des loyers versés par le développeur photovoltaïque serait mutualisée pour soutenir :

  • L’accompagnement technique : financer un ingénieur agronome indépendant pour aider un groupe d’exploitants à adopter des pratiques de régénération des sols, de réduction des phytos ou de diversification culturale.
  • Le soutien à des filières : contribuer au redéploiement d’une culture locale, comme le haricot tarbais, en finançant temporairement de la main-d’œuvre ou un poste d’ingénieur.
  • L’investissement dans du matériel innovant : permettre l’acquisition collective d’outils comme un semoir semi-direct, avec le suivi technique nécessaire à sa bonne utilisation.

Une vision collective inspirée du biogaz

Ce modèle s’inspire directement de celui de la méthanisation agricole. Une unité de biogaz fonctionne grâce à un réseau d’agriculteurs fournisseurs de matières organiques, créant ainsi de la valeur pour plusieurs exploitations. L’agrivoltaïsme doit, selon Bernard Ader, adopter cette logique de circuit vertueux à l’échelle d’un bassin de vie.

L’enjeu est de faire en sorte que la valeur créée par la production d’énergie renouvelable « illumine tout un territoire alentour », en finançant sa transition agroécologique. Ainsi, même sans panneaux sur leurs terres, tous les agriculteurs pourraient bénéficier de retombées concrètes, sous forme de conseils, d’équipements partagés ou de soutien à des projets de filière. Cette approche est cohérente avec les réflexions menées par l’ADEME sur l’intégration des énergies renouvelables.

Vers un nouveau modèle de développement territorial

Pour que l’agrivoltaïsme tienne toutes ses promesses – à la fois énergétiques, agricoles et sociales –, il doit dépasser le simple contrat de location entre un développeur et un propriétaire foncier. Les dispositifs de partage de la valeur, aujourd’hui jugés trop timides, doivent devenir systématiques et ambitieux.

Intégrer des mécanismes de financement collectif, comme les GUFA, dans les projets agrivoltaïques permettrait de :

  1. Renforcer l’acceptation locale en élargissant le cercle des bénéficiaires.
  2. Accélérer la transition agroécologique des territoires ruraux.
  3. Créer un lien tangible et durable entre la production d’énergie verte et le progrès agricole.

L’avenir de l’agrivoltaïsme repose ainsi sur sa capacité à s’inscrire dans une démarche de développement territorial intégré, où la valeur générée est un levier pour l’ensemble du monde agricole.

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