Aux Rencontres de l’Ouest organisées par Atlansun le 3 septembre à Laval, Mélodie de l’Epine (Institut Becquerel) a montré, à travers cinq exemples concrets, comment des choix de vocabulaire apparemment anodins dans les politiques énergétiques peuvent déformer la perception du photovoltaïque et orienter les décisions avant même l’examen des données techniques.
Lors de l’ouverture de la journée, une représentante de la CRE s’était présentée comme « le bras droit de l’État » en matière d’appels d’offres — une formulation factuellement juste mais sémantiquement lourde pour une autorité indépendante. C’est sur cette remarque que Mélodie de l’Epine, forte de 25 ans d’expérience dans le solaire et aujourd’hui à l’Institut Becquerel, a ouvert sa keynote consacrée au stockage et aux marchés internationaux : « Ne vous laissez pas enfermer par le choix des mots », a-t-elle lancé aux professionnels réunis.
Premier exemple : le terme de « rachat » de l’électricité. Pendant une dizaine d’années, des agents d’EDF ont eu le sentiment que la filière photovoltaïque cherchait à leur imposer l’achat d’une électricité dont ils ne voulaient pas. Or les tarifs d’achat ne rémunèrent pas le « rachat » d’une électricité déjà commercialisée : ils constituent un mécanisme de soutien à une électricité nouvellement produite, dans le cadre de contrats encadrés par les pouvoirs publics — une nuance qui a contribué à dépeindre le photovoltaïque comme bénéficiaire d’un mécanisme imposé à l’opérateur historique, plutôt que comme un secteur soutenu par une politique énergétique publique.
La même confusion a été entretenue sur la notion de « surplus » dans les installations résidentielles et C&I. L’idée première consistait à consommer l’électricité produite lorsque possible, en injectant l’excédent sur le réseau. « Progressivement, cette logique a été remplacée par celle de l’autoconsommation optimisée avec un déplacement progressif du centre de gravité du projet : il ne s’agissait plus seulement de produire de l’électricité, mais de dimensionner l’installation en fonction de la consommation locale », explique-t-elle — une approche qui amène généralement à sous-dimensionner les systèmes, alors qu’un excédent peut représenter une capacité de production valorisable par le réseau ou le marché.
Mélodie de l’Epine a aussi insisté sur la différence entre « usager » et « consommateur » : parler de consommateurs met l’accent sur ceux qui achètent de l’électricité, tandis que « usagers » inclut aussi les producteurs, une distinction devenue centrale avec l’autoconsommation et les communautés énergétiques, où le même acteur peut être à la fois consommateur, producteur et injecteur.
Autre exemple, plus récent : la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), longtemps présentée comme donnant un volume pour guider le photovoltaïque, dont l’interprétation a progressivement glissé vers celle d’un plafond lors des discussions sur la PPE2. Un objectif peut être dépassé si les conditions le permettent ; un plafond définit une limite à ne pas franchir — une différence qui influe sur les anticipations de marché et les décisions d’investissement. S’y ajoute une confusion d’unités : la politique énergétique s’exprime en mégawatts alternatifs (MW AC, la puissance effectivement délivrée), tandis que les appels d’offres sont souvent formulés en mégawatts-crête (MWc DC, la puissance théorique maximale) — un écart pouvant atteindre environ 20 % en France, qui complique la comparaison entre objectifs nationaux, capacités attribuées et installations effectivement raccordées.
Dernier exemple : les schémas régionaux de raccordement. Lors de la rencontre, deux intervenants ont décrit la même situation avec des mots différents — la filière photovoltaïque parlait de saturation, la régulation présentait le réseau comme complet. « Complet » suggère qu’un dispositif a atteint la capacité prévue ; « saturé » renvoie à une contrainte physique susceptible de nécessiter des investissements ou des renforcements. Dans un cas, le problème appelle une réponse industrielle et financière ; dans l’autre, il peut être lu comme une situation normale au regard de la planification initiale.

Parce qu’elle a laissé penser que la filière photovoltaïque imposait à EDF l’achat d’une électricité déjà commercialisée, alors que les tarifs d’achat sont un dispositif public de soutien à une électricité nouvellement produite.
Un objectif peut être dépassé si les conditions économiques ou techniques le permettent, tandis qu’un plafond fixe une limite à ne pas franchir — une distinction qui pèse directement sur les décisions d’investissement des acteurs de la filière.
Parce que ces deux termes impliquent des réponses différentes : « complet » suggère une situation normale au regard de la planification, tandis que « saturé » pointe une contrainte appelant potentiellement des investissements ou des renforcements du réseau.
À travers ces exemples, Mélodie de l’Epine rappelle que les mots utilisés dans les politiques énergétiques ne sont jamais neutres : ils orientent la compréhension d’une situation avant même l’examen des données techniques. Dans une filière où le débat public est dominé par les chiffres et les objectifs de capacité, la précision du langage devient une condition de la précision de l’analyse.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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