Le débat organisé par le Medef, diffusé jeudi après-midi sur LCI, devait permettre aux candidats à l’élection présidentielle de 2027 de détailler leur vision pour l’économie française. Les chefs d’entreprise attendaient des réponses claires sur le coût de l’électricité, la souveraineté industrielle et la compétitivité. Mais sur le fond, la politique énergétique n’a occupé qu’une place marginale dans les échanges. Si le sujet a été évoqué dès les premières minutes, il n’a jamais fait l’objet d’un débat de fond à la hauteur des enjeux.
Cette absence de discussion approfondie contraste pourtant avec l’importance stratégique du secteur. Entre la relance du nucléaire, l’essor du photovoltaïque, la fragilité du réseau électrique et la hausse attendue de la consommation liée à l’intelligence artificielle et à l’électrification des usages, la France doit arbitrer des choix structurants pour les décennies à venir. Les quelques interventions consacrées à l’énergie ont néanmoins révélé des divergences profondes entre les candidats, tant sur le rôle des renouvelables que sur la place du nucléaire ou la fiscalité.
Raphaël Glucksmann a saisi l’occasion pour dresser un parallèle saisissant entre deux actualités récentes. D’un côté, l’annonce d’un parc de loisirs consacré à l’univers de Dragon Ball Z, financé par l’Arabie saoudite. De l’autre, l’abandon de la gigafactory photovoltaïque Carbon à Fos-sur-Mer, un projet industriel majeur pour la filière solaire française.
« D’un côté, on célèbre l’ouverture d’un parc Dragon Ball Z financé par l’Arabie saoudite en France. Et, de l’autre, on enterre le projet de gigafactory de Fos-sur-Mer, qui devait produire 10 millions de panneaux photovoltaïques par an et créer des milliers d’emplois », a-t-il lancé. Avant d’ajouter : « Je ne veux pas pour mon pays de la France d’un destin de parc d’attractions. »
Le projet Carbon représentait pourtant un investissement de 1,7 milliard d’euros. Il devait générer 3 000 emplois directs et produire chaque année 5 GW de cellules et de modules photovoltaïques. Son abandon, officialisé en mai 2026 après la liquidation judiciaire de l’entreprise, illustre les difficultés persistantes de l’industrie solaire européenne face à la concurrence asiatique. Selon les analystes du secteur, le manque de visibilité sur le marché et l’absence de mécanismes de soutien à la production locale ont précipité cette issue.
Cet échec pose une question centrale : comment la France peut-elle reconstruire une souveraineté industrielle dans le solaire alors que la Chine domine largement la production mondiale de panneaux ? Pour Glucksmann, la réponse passe par une réindustrialisation volontariste et un soutien public assumé aux filières stratégiques.
Marine Tondelier a adopté une approche différente, centrée sur la compétitivité des entreprises. Pour la candidate écologiste, le coût de l’énergie pèse désormais autant que le coût du travail dans la capacité des entreprises françaises à faire face à la concurrence internationale. Elle a dénoncé la vulnérabilité énergétique du pays et sa dépendance excessive à des infrastructures vieillissantes.
La candidate a plaidé pour un prix de l’électricité « compétitif et stable », condition indispensable selon elle pour accompagner l’électrification de l’économie et attirer les investissements industriels. Elle a également pris le contre-pied de Bruno Retailleau en défendant les énergies renouvelables, non comme un simple choix écologique, mais comme un levier économique majeur.
« Ce n’est pas pour faire plaisir à Greta Thunberg, c’est parce que les Chinois ont compris que, demain, ce serait un outil essentiel de leur compétitivité », a-t-elle affirmé, en référence aux immenses installations photovoltaïques déployées sur le plateau tibétain. Une manière de rappeler que la transition énergétique est d’abord une bataille industrielle et géopolitique.
Les propos de Marine Tondelier s’appuient sur une réalité documentée : la Chine représente aujourd’hui plus de 80 % de la production mondiale de panneaux solaires. L’Europe, et la France en particulier, accusent un retard considérable. Pour inverser la tendance, la candidate préconise une accélération des procédures d’autorisation, un soutien renforcé à la R&D et une meilleure intégration des renouvelables dans le mix électrique.
Bruno Retailleau a, quant à lui, cherché à clarifier sa position sur les énergies renouvelables. Il a contesté avoir réclamé un moratoire général, expliquant avoir simplement proposé la fin des subventions accordées à des technologies désormais matures.
« Ces énergies renouvelables, qui coûtent très cher et qui sont très subventionnées, sont parvenues à maturité. Donc, on arrête de les subventionner », a-t-il déclaré. Le candidat a réaffirmé sa préférence pour une stratégie reposant prioritairement sur le nucléaire, les renouvelables ne venant qu’en complément.
Il a également annoncé son intention de supprimer la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), publiée en février 2026. Selon lui, cette programmation, qui fixe la trajectoire énergétique française jusqu’en 2035, entraînerait une hausse de 10 à 15 % du coût de l’électricité. À l’inverse, Bruno Retailleau promet de réduire ce coût de 10 % pour améliorer la compétitivité des entreprises et des exploitations agricoles.
Reste que cette affirmation sur le surcoût de la PPE3 n’a pas été étayée pendant le débat. Les économistes rappellent que la programmation pluriannuelle de l’énergie associe justement la relance du nucléaire, le développement des renouvelables et l’électrification des usages, avec un objectif de maîtrise des coûts pour le consommateur. Supprimer ce document de planification pourrait créer un vide juridique et réglementaire préjudiciable à la visibilité des investisseurs.
Jean-Luc Mélenchon a choisi d’alerter sur un scénario que peu de candidats évoquent : la « falaise » de production électrique à l’horizon 2040. À cette date, une part importante des réacteurs actuellement en service approchera de sa fin de vie théorique, avec un risque de baisse brutale de la capacité de production.
Il a critiqué les candidats qui fondent leur stratégie sur « un équipement nucléaire qui n’existe pas », en référence aux futurs réacteurs EPR2. Si les premiers nouveaux réacteurs sont annoncés pour la fin de la prochaine décennie, leur mise en service effective demeure en effet soumise à des aléas industriels considérables. Les précédents de l’EPR de Flamanville ou de l’EPR finlandais d’Olkiluoto montrent que les délais et les coûts peuvent largement dépasser les prévisions initiales.
La question posée par Jean-Luc Mélenchon est légitime : comment garantir la sécurité d’approvisionnement si les nouveaux réacteurs accusent du retard et que le parc existant doit être progressivement arrêté ? Le candidat n’a toutefois pas détaillé, dans cet échange, les moyens de production alternatifs qu’il entend mobiliser pour répondre à cette double contrainte : fermeture programmée des réacteurs vieillissants et augmentation attendue de la consommation électrique.
Marine Le Pen a concentré son intervention sur le pouvoir d’achat, un thème central dans son discours économique. Elle propose une baisse de la TVA de 20 à 5,5 % sur l’électricité, le gaz et le fioul, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises. Une mesure qu’elle présente comme un levier immédiat de soutien au pouvoir d’achat et à la compétitivité des entreprises.

Dans un second temps, la candidate souhaite revenir à un prix de l’électricité fondé sur les coûts français de production, qu’elle juge historiquement abondante, sûre et peu chère. Cette proposition soulève cependant des questions complexes. Comment s’articulerait-elle avec les règles du marché européen de l’électricité ? Comment financerait-on les investissements nécessaires au réseau, au futur parc nucléaire et aux nouveaux moyens de production ?
Les économistes pointent également un risque : une baisse uniforme de la TVA sur l’énergie profiterait davantage aux ménages les plus consommateurs qu’aux ménages modestes, sans incitation forte à la sobriété énergétique. Une mesure de ciblage, comme le chèque énergie, pourrait être jugée plus efficace pour soutenir les publics vulnérables.
Au terme de cette confrontation, l’énergie apparaît surtout comme un sujet de prix. Les questions relatives à la sécurité d’approvisionnement, au stockage de l’électricité, aux réseaux électriques, à l’autoconsommation, à la relocalisation industrielle et à l’adaptation au changement climatique sont restées presque entièrement absentes.
C’est pourtant un angle mort surprenant. La politique énergétique conditionnera directement la compétitivité française, l’électrification de l’économie et le développement de l’intelligence artificielle au cours du prochain quinquennat. Les data centers, par exemple, consomment des quantités croissantes d’électricité. La France, avec son mix électrique décarboné, dispose d’un avantage compétitif réel, mais à condition de pouvoir produire et acheminer l’électricité nécessaire.
Le réseau électrique français devra également être modernisé pour intégrer une part croissante d’énergies renouvelables et répondre aux nouveaux usages, de la mobilité électrique aux pompes à chaleur. Les gestionnaires de réseau alertent régulièrement sur la nécessité d’investir massivement dans les prochaines années.
Le stockage de l’électricité, qu’il soit assuré par des batteries, des stations de transfert d’énergie par pompage ou d’autres technologies, est un autre maillon essentiel de la transition énergétique. Sans capacité de stockage suffisante, l’intermittence du solaire et de l’éolien risque de limiter leur développement.
Dans ce contexte, la question du photovoltaïque mérite une attention particulière. L’abandon du projet Carbon à Fos-sur-Mer n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large de délocalisation de la production solaire vers l’Asie, où les coûts de fabrication sont nettement inférieurs.
Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, la Chine contrôle environ 80 % de la chaîne d’approvisionnement mondiale du solaire, de la production de polysilicium à l’assemblage des modules. Cette domination pose un risque de dépendance stratégique pour l’Europe, alors même que la demande en panneaux solaires ne cesse de croître.
Pour y remédier, l’Union européenne a mis en place des mécanismes de soutien à la production locale, comme la stratégie industrielle du Green Deal ou le dispositif de la Banque européenne d’investissement. Mais les acteurs du secteur estiment que ces mesures restent insuffisantes face à l’ampleur du défi. Ils plaident pour des critères de contenu local dans les appels d’offres publics, des droits de douane ciblés sur les produits chinois et un soutien accru à l’innovation.
La France, qui dispose d’un ensoleillement significatif et d’un savoir-faire industriel reconnu, pourrait jouer un rôle moteur dans la relocalisation de la filière. Encore faut-il une volonté politique claire et une vision stratégique de long terme. C’est précisément ce qui a manqué lors du débat du Medef.
Les chefs d’entreprise réunis par le Medef attendaient des candidats des réponses concrètes sur le coût de l’énergie, la prévisibilité des prix et les conditions d’approvisionnement. Ils savent que la compétitivité de leurs entreprises dépend directement de ces paramètres.
La France dispose d’un atout majeur : son mix électrique est parmi les plus décarbonés d’Europe grâce à son parc nucléaire et à ses barrages hydrauliques. Mais cet atout est fragilisé par des prix de l’électricité qui restent élevés par rapport à certains voisins européens, notamment en raison des mécanismes de formation des prix sur le marché européen.
Plusieurs pistes sont évoquées pour améliorer la compétitivité énergétique de la France : un retour à l’ARENH dans une version réformée, des contrats de long terme pour les industriels, une fiscalité allégée sur la production d’électricité décarbonée ou encore un accès facilité aux énergies renouvelables pour les entreprises via des PPA (Power Purchase Agreements).
Les candidats à la présidentielle auront tout intérêt à préciser leurs positions sur ces sujets techniques mais structurants. Le débat aura au moins eu le mérite de montrer que les approches divergent considérablement : entre un soutien assumé au solaire, une priorité nucléaire affirmée, une remise en cause de la planification publique ou une baisse ciblée de la fiscalité, les électeurs auront un choix clair à faire en 2027.
Pour approfondir ces questions, on peut consulter les ressources de Plan Énergie du gouvernement français, qui détaille les orientations actuelles de la politique énergétique nationale, ou les analyses du site de l’Agence internationale de l’énergie sur les tendances mondiales du secteur solaire.
En définitive, ce débat sur LCI aura montré que l’énergie reste un impensé de la campagne présidentielle. Les candidats ont livré des positions de principe, mais peu de propositions opérationnelles sur le bouquet électrique, le financement du réseau ou le soutien à l’industrie photovoltaïque. Le prochain quinquennat devra pourtant trancher ces questions avec une urgence croissante. La France engagera dans les prochaines années des investissements massifs pour moderniser son système énergétique. Le choix du mix électrique, le calendrier de sortie des énergies fossiles et la stratégie industrielle qui en découlera auront des conséquences directes sur la vie quotidienne des citoyens et la santé des entreprises.
Le rendez-vous est pris pour la suite de la campagne, avec l’espoir que les prochains débats permettront enfin d’entrer dans le détail des chiffres, des coûts et des calendriers. L’enjeu est trop important pour être relégué à quelques minutes d’échanges en fin d’après-midi.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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