Conformément aux directives européennes, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a transmis à la Commission européenne et à l’Agence de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) son rapport annuel consacré aux marchés de l’électricité et du gaz en France. La publication porte sur l’année 2025 et le premier semestre 2026, une période décisive durant laquelle le système énergétique national accélère son adaptation aux impératifs de la décarbonation. Ce document ne constitue pas une simple rétrospective : il identifie des défis structurels, annonce des investissements majeurs et formule des recommandations concrètes pour préparer le réseau électrique et gazier de demain tout en protégeant les consommateurs.
Le rapport annuel de la CRE s’inscrit dans un cadre réglementaire européen exigeant. Les règles communes du marché intérieur de l’électricité, issues notamment du règlement (UE) 2019/943 et de la directive (UE) 2019/944, imposent aux régulateurs nationaux une obligation de transparence vis-à-vis de la Commission européenne et de l’ACER. Ce rapport permet de mesurer les progrès accomplis par la France dans la construction d’un système énergétique plus sobre, plus renouvelable et plus résilient.
Pour cette édition, la CRE insiste sur un constat central : le pays est entré dans une phase d’adaptation progressive mais profonde, portée par trois dynamiques simultanées. D’abord, l’électrification croissante des usages, avec des conséquences directes sur la pointe de consommation. Ensuite, la montée en puissance des énergies renouvelables, qui modifie la structure de l’offre et le fonctionnement des marchés de gros. Enfin, la nécessité de garantir la sécurité d’approvisionnement dans un environnement géopolitique et économique plus incertain. Ces trois tendances imposent de repenser l’ensemble de la chaîne de valeur énergétique, de la production à la distribution, en passant par le transport et le stockage.
Côté électricité, la période 2025-2026 a été marquée par une volatilité accrue des prix sur les marchés de gros. Cette instabilité s’explique par plusieurs facteurs : la part croissante de la production intermittente, la sensibilité des prix aux conditions météorologiques et les tensions sur les interconnexions européennes. Dans ce contexte, la gestion de l’équilibre offre-demande devient un exercice de plus en plus complexe. La CRE souligne la nécessité de renforcer les leviers de flexibilité, qu’il s’agisse des effacements de consommation, du stockage ou encore des centrales de pointe pilotables.
L’un des enjeux majeurs réside dans l’accélération du raccordement des installations renouvelables. Les producteurs solaires et éoliens attendent parfois plusieurs années pour obtenir leur file d’attente, ce qui freine le déploiement de nouvelles capacités. La CRE appelle à une simplification administrative et à une meilleure coordination entre les gestionnaires de réseau, afin d’absorber plus rapidement les volumes croissants d’électricité verte.
L’adaptation du réseau de transport d’électricité constitue l’une des priorités identifiées par le rapport. La validation du schéma décennal de développement des réseaux (SDDR) de RTE apparaît comme un jalon essentiel. Ce document stratégique anticipe les investissements nécessaires au réseau de transport pour les dix prochaines années. La CRE met en avant l’ampleur des travaux à engager : modernisation des lignes existantes, création de nouveaux corridors, renforcement des interconnexions aux frontières et intégration des capacités de stockage par batteries.
Ces investissements ne sont pas purement techniques. Ils conditionnent la capacité de la France à tenir ses engagements climatiques, à accueillir les énergies renouvelables des régions les plus productives et à sécuriser l’alimentation électrique des grands bassins industriels et urbains. La CRE souligne aussi l’importance d’une planification transparente, associant les collectivités territoriales et les citoyens, afin d’éviter les oppositions locales qui ralentissent les chantiers.
Le rapport annuel consacre également une place importante au gaz naturel et au gaz naturel liquéfié (GNL). La France a consolidé, sur la période, son statut de porte d’entrée du GNL vers l’Europe. Les terminaux méthaniers français jouent un rôle stratégique pour l’approvisionnement du marché européen, particulièrement depuis la réduction des livraisons russes par gazoduc. Cette position renforce la sécurité énergétique du continent, mais elle implique aussi de maintenir des infrastructures performantes et sécurisées.
Parallèlement, la consommation intérieure française de gaz a poursuivi sa baisse, sous l’effet conjugué de la sobriété énergétique, de l’amélioration de l’efficacité des bâtiments et du remplacement progressif des chaudières à gaz par des solutions électriques ou issues de la biomasse. Cette tendance de fond pose une question stratégique : comment financer la maintenance, puis le démantèlement éventuel, d’un réseau gazier dont l’utilisation diminuera progressivement ?
Pour y répondre, la CRE a présenté un rapport prospectif sur l’avenir des infrastructures gazières. Ce document évalue les conséquences d’un maintien des réseaux à l’horizon 2050 et esquissent des pistes pour éviter que le coût de ces infrastructures pèse uniquement sur les consommateurs de gaz de 2050. L’objectif est de préparer une sortie ordonnée du gaz fossile, sans laisser de dettes cachées aux générations futures.
Le rapport met en lumière le rôle croissant de l’énergie solaire photovoltaïque dans le mix électrique français. Les installations de panneaux solaires continuent de se multiplier, portées par la baisse des coûts des modules, le développement de l’autoconsommation et les dispositifs de soutien public. Toutefois, la CRE estime que l’intégration de cette énergie intermittente doit être mieux pilotée, en particulier dans les régions où la production dépasse déjà les capacités d’évacuation du réseau.

Dans cette optique, la CRE a publié des recommandations spécifiques sur le développement des installations couplant solaire photovoltaïque et stockage. L’objectif est double : lisser la production sur la journée et réduire les congestions locales. En couplant des batteries aux centrales solaires, il devient possible d’injecter l’électricité au moment où la demande est la plus forte, plutôt que de surcharger le réseau aux heures d’ensoleillement maximal. Cette approche améliore la rentabilité des projets et participe activement à la stabilité du système électrique.
La CRE propose également de faire évoluer les mécanismes de soutien, afin de mieux rémunérer les services rendus au réseau. À l’avenir, les producteurs photovoltaïques pourraient être incités à fournir de la flexibilité, à participer aux effacements ou à contribuer au contrôle de la tension. Ces évolutions techniques doivent toutefois rester lisibles et prévisibles pour les investisseurs, afin de ne pas freiner la dynamique actuelle du secteur.
La période 2025-2026 a aussi été marquée par une volonté de reconstruire la confiance des consommateurs, ébranlée par la flambée des prix de l’énergie enregistrée lors de la crise précédente. Le rapport de la CRE dresse un premier bilan des mesures adoptées pour protéger les ménages et les entreprises : encadrement des offres à prix indexés, renforcement de l’information sur les contrats, accompagnement des clients en situation de précarité énergétique.
Les progrès constatés sont jugés encourageants, notamment en ce qui concerne le traitement des réclamations et la qualité des réponses apportées par les fournisseurs d’électricité et de gaz. La CRE note toutefois une implication inégale selon les opérateurs et appelle à une harmonisation des pratiques. Elle annonce son intention de poursuivre les contrôles et, si nécessaire, de sanctionner les manquements. L’enjeu consiste autant à protéger les consommateurs qu’à préserver la concurrence sur un marché de détail encore fragile.
La période couverte par le rapport est également marquée par une transformation interne de la CRE. Trois nouveaux commissaires ont rejoint l’institution : Victor Alonso, Nadia Faure et Didier Rebischung. Leur arrivée accompagne un renouvellement de la gouvernance, symbolisé par la nomination d’un nouveau directeur général, Jérôme Dupont, et d’une nouvelle présidente du Comité de règlement des différends et des sanctions (CoRDiS), Paquita Morellet-Steiner.
Cette nouvelle équipe doit faire face à un programme chargé, entre régulation des réseaux, suivi des marchés et transition énergétique. En septembre 2025, la présidente de la CRE, Emmanuelle Wargon, a également pris la tête du conseil des régulateurs de l’ACER, l’agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie. Cette fonction stratégique place la France au cœur de la coordination réglementaire européenne, à un moment où la conception du marché de l’électricité évolue rapidement pour intégrer davantage d’énergies renouvelables et de flexibilités.
Le rapport annuel de la CRE à la Commission européenne et à l’ACER dépasse le simple exercice de communication institutionnelle. Il dresse un état des lieux précis des forces et des fragilités du système énergétique français, tout en proposant une trajectoire claire pour accompagner la décarbonation. Le développement du solaire photovoltaïque et du stockage, la refonte des réseaux d’électricité, l’adaptation progressive des infrastructures gazières et la protection des consommateurs constituent les piliers de cette stratégie.
Dans les prochaines années, la réussite de cette transition dépendra de la capacité des acteurs publics et privés à investir massivement, à simplifier les procédures et à coordonner leurs actions à l’échelle européenne. La CRE entend jouer pleinement son rôle de régulateur indépendant et de facilitateur, au service d’un système énergétique plus durable, plus compétitif et plus solidaire. Les recommandations formulées dans ce rapport fournissent d’ores et déjà une feuille de route utile pour les pouvoirs publics, les gestionnaires de réseau et les industriels du secteur.
Pour les acteurs de la filière photovoltaïque, le message est clair : le solaire occupe désormais une place centrale dans la planification énergétique nationale, et son couplage avec le stockage constitue une opportunité majeure pour renforcer la fiabilité du système électrique tout en décarbonant la production. L’avenir énergétique de la France se joue dès maintenant, et le régulateur semble déterminé à accompagner chaque maillon de cette transformation structurelle.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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