Le paysage énergétique français s’apprête à franchir une étape décisive. Envision Energy et Kallista Energy viennent de donner le coup d’envoi des travaux d’un immense site de stockage par batteries à Neuilly-en-Thelle, dans l’Oise. Cette infrastructure, qui affiche des chiffres impressionnants de 193 MW de puissance et 386 MWh de capacité, représente bien plus qu’un simple équipement technique : elle incarne la nouvelle stratégie française pour sécuriser un réseau électrique en pleine mutation.
Ce projet s’inscrit dans un contexte de croissance exponentielle des énergies renouvelables. Selon les dernières données de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, la production solaire et éolienne a représenté près de 30 % de la consommation électrique française en 2025, un chiffre appelé à doubler d’ici 2035. Cette progression, si elle est bénéfique pour le climat, pose un défi majeur : comment gérer l’intermittence de ces sources d’énergie ? C’est précisément là qu’interviennent les systèmes de stockage par batteries, ou BESS (Battery Energy Storage Systems).
Le site de Neuilly-en-Thelle a été conçu avec une exigence technique particulière : délivrer sa puissance maximale pendant environ deux heures. Cette capacité de 386 MWh permettra de répondre aux pics de consommation et de lisser les fluctuations du réseau. Pour donner un ordre de grandeur plus parlant, l’énergie stockée correspond à la consommation quotidienne d’environ 30 000 foyers, soit une ville comme Beauvais ou Compiègne.
Concrètement, le fonctionnement de ce type d’installation repose sur un principe simple : les batteries se chargent lorsque l’électricité est abondante et peu chère, généralement pendant les périodes de forte production solaire ou éolienne, puis restituent cette énergie lors des pics de demande. Cette flexibilité est devenue cruciale pour maintenir l’équilibre du réseau français, qui doit désormais composer avec des sources de production beaucoup plus variables qu’auparavant.
Le calendrier annoncé par les deux partenaires est ambitieux. Les travaux, qui ont débuté en juillet 2026, doivent s’achever par une mise en service commerciale avant le printemps 2028. Ce délai, relativement court pour un projet de cette envergure, témoigne de la maturité technologique atteinte par les solutions de stockage actuelles.
Ce nouveau chantier constitue le deuxième projet conjoint développé par Envision Energy et Kallista Energy sur le territoire français. Le premier, situé à Saleux, dans la Somme, avait déjà démontré la viabilité du modèle économique et technique choisi par les deux entreprises. Leur collaboration, qui s’étend sur plusieurs années, illustre la dynamique de coopération industrielle entre la France et la Chine dans le secteur des technologies vertes.
Pour Envision Energy, ce projet est une vitrine technologique. Le groupe chinois, devenu l’un des leaders mondiaux du stockage d’énergie, met en avant son intégration verticale complète : de la fabrication des cellules à la maintenance des systèmes en passant par le logiciel de pilotage. Cette approche intégrée garantit une maîtrise totale de la chaîne de valeur, un argument décisif dans un marché où la fiabilité est primordiale.
Kallista Energy, de son côté, apporte sa connaissance fine du marché français de l’énergie et son expertise dans le développement de projets d’infrastructure. Son PDG, Johann Tardy, insiste sur le rôle clé que joueront ces installations dans l’électrification massive des usages à venir : transports, chauffage, industrie. Sans un stockage adapté, cette électrification risquerait de se heurter aux limites physiques du réseau.
Un aspect particulièrement stratégique de ce projet réside dans le choix des batteries. Le système utilisera des cellules lithium-fer-phosphate (LFP), une technologie réputée pour sa sécurité et sa longévité. Ces cellules seront fournies par Envision AESC, la filiale du groupe chinois spécialisée dans la fabrication de batteries, qui a inauguré sa gigafactory dans les Hauts-de-France en juin 2025.
Cette usine, d’une capacité de production annuelle de 10 GWh, est située à quelques kilomètres seulement du site de Neuilly-en-Thelle. Cette proximité géographique réduit considérablement l’empreinte carbone du transport et renforce l’autonomie industrielle française dans un secteur critique. C’est d’ailleurs l’un des enseignements majeurs de la crise énergétique récente : la souveraineté énergétique passe aussi par une capacité à produire localement les équipements indispensables à la transition.
Le choix du LFP n’est pas anodin. Cette chimie de batterie, qui ne contient ni cobalt ni nickel, présente plusieurs avantages par rapport aux technologies lithium-ion classiques : une durée de vie plus longue (jusqu’à 25 ans d’exploitation annoncés), une meilleure stabilité thermique et un coût d’approvisionnement moins volatil. Ces caractéristiques en font la solution idéale pour le stockage stationnaire, où la longévité prime sur la densité énergétique.
Au-delà de sa fonction première de stockage, l’installation de Neuilly-en-Thelle jouera un rôle crucial dans la régulation de fréquence du réseau électrique français. Ce service, appelé réserve primaire ou secondaire, consiste à modifier instantanément la production ou la consommation d’électricité pour maintenir la fréquence à 50 Hz, la valeur de référence en Europe. Les batteries sont particulièrement adaptées à cet usage en raison de leur temps de réaction quasi instantané, de l’ordre de quelques millisecondes.
RTE, qui pilote ces mécanismes, a d’ailleurs fortement incité au développement de ces capacités de flexibilité. Dans son dernier bilan prévisionnel, le gestionnaire de réseau souligne que la France devra augmenter sa capacité de stockage de plusieurs gigawatts d’ici 2035 pour accompagner la sortie progressive des énergies fossiles et le développement massif des renouvelables. Le projet de Neuilly-en-Thelle répond directement à cette nécessité identifiée par l’opérateur national.

Cette capacité de régulation rapide est d’autant plus précieuse que le parc nucléaire français, qui assure historiquement une part importante de ces services, voit sa capacité de modulation réduite avec le vieillissement des réacteurs et les programmes de maintenance. Les batteries viennent donc en complément stratégique des infrastructures existantes.
Le projet de Neuilly-en-Thelle s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui touche l’ensemble du territoire. Selon le cabinet d’études Enedis, la France comptait fin 2025 plus de 700 MW de capacité de stockage par batteries raccordée au réseau, un chiffre en progression de 45 % sur un an. Cette croissance devrait s’accélérer encore dans les prochaines années, portée par la baisse continue des coûts des batteries.
Les données économiques sont en effet de plus en plus favorables. Le coût des systèmes de stockage par batteries a chuté de près de 90 % en dix ans, passant d’environ 1 100 euros le kilowattheure en 2015 à moins de 150 euros aujourd’hui. Cette tendance, portée par les économies d’échelle et les innovations technologiques, rend désormais ces installations compétitives face aux centrales de pointe fonctionnant au gaz.
Les mécanismes de soutien mis en place par les pouvoirs publics contribuent également à cette dynamique. L’appel d’offres lancé par la Commission de régulation de l’énergie (CRE) pour le développement du stockage en France a rencontré un vif succès, attirant des candidatures bien supérieures aux volumes attendus. Ce cadre réglementaire favorable incite les développeurs à investir massivement dans ce secteur porteur.
L’implantation de ce parc de batteries génère des retombées économiques directes pour la région des Hauts-de-France. Au-delà des emplois créés pendant la phase de construction, le site nécessitera une équipe permanente dédiée à la maintenance et au pilotage des installations. Les contrats de service annoncés sur une durée de 25 ans garantissent une activité économique durable pour le territoire.
La dimension locale se renforce avec la présence de la gigafactory d’Envision AESC. Cette usine, qui emploie plusieurs centaines de salariés, constitue un maillon essentiel de la stratégie de réindustrialisation verte de la région. En rapprochant la production de cellules de batteries de leur lieu d’utilisation finale, le projet crée un écosystème industriel cohérent et résilient.
Enfin, ce type d’infrastructure participe à la baisse des prix de l’électricité pour les consommateurs. En déplaçant la consommation des heures de pointe vers les heures creuses, les batteries réduisent la pression sur les capacités de production et évitent le recours aux installations les plus coûteuses, souvent utilisées uniquement quelques heures par an.
Le projet de Neuilly-en-Thelle illustre parfaitement la transformation en cours du système électrique français. Il ne s’agit plus seulement de produire de l’électricité de manière décarbonée, mais aussi de la stocker intelligemment pour l’utiliser au meilleur moment. Cette évolution, rendue possible par les progrès technologiques et la baisse des coûts, ouvre la voie à un modèle énergétique plus flexible, plus décentralisé et plus résilient.
À l’heure où la France s’est fixé pour objectif d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, les systèmes de stockage par batteries apparaissent comme un pilier incontournable de la transition. L’exemple des Hauts-de-France, avec son alliance entre un industriel chinois de premier plan et un développeur français agile, montre que la coopération internationale peut produire des résultats concrets et bénéfiques pour tous.
Le chantier de Neuilly-en-Thelle, qui s’étendra sur près de deux ans, sera suivi avec attention par l’ensemble des acteurs du secteur. Sa réussite pourrait bien déterminer le rythme auquel la France déploiera ce type d’infrastructures dans les prochaines années. Avec ce projet, le pays franchit un cap significatif vers un système électrique véritablement adapté aux défis du XXIe siècle.
Pour en savoir plus sur les initiatives d’Envision Energy en Europe, vous pouvez consulter le site officiel de l’entreprise. Les données techniques sur le réseau électrique français sont disponibles sur le portail de RTE. Enfin, pour suivre l’actualité du stockage d’énergie, le site de la Commission de régulation de l’énergie propose des rapports détaillés sur les appels d’offres et les évolutions du marché.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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