La France s’apprête à vivre une transformation majeure de son système électrique. Sous l’effet combiné de la réindustrialisation, de l’essor de l’intelligence artificielle et de la multiplication des data centers, la demande d’électricité devrait connaître une croissance sans précédent dans les prochaines années. Thomas Moreau, président de Rexel France, a récemment alerté dans les colonnes de La Tribune sur l’ampleur des besoins à venir. Pour lui, la question n’est plus de savoir si la consommation va augmenter, mais comment la France pourra y répondre tout en préservant une électricité compétitive et décarbonée.
Les projets de data centers annoncés en France représentent près de 10 GW de puissance électrique, soit l’équivalent de la puissance moyenne exportée par le pays aujourd’hui. Cette explosion s’explique par le déploiement massif de l’intelligence artificielle générative, du cloud computing et des services numériques. Chaque nouveau centre de données nécessite une alimentation électrique continue et stable, 24 heures sur 24, avec des besoins de refroidissement importants. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des data centers pourrait doubler d’ici 2026 pour atteindre près de 1 000 TWh.
Le numérique n’est pas le seul moteur de cette hausse. L’électrification des procédés industriels, estimée entre 15 et 25 GW, et celle des transports, évaluée entre 15 et 20 GW, viennent s’ajouter aux besoins des infrastructures numériques. Cette électrification massive est au cœur de la stratégie française de décarbonation, mais elle exige une planification rigoureuse des réseaux et des moyens de production.
Thomas Moreau évoque une véritable « course à l’électricité » entre les différents usages. Cette compétition pour le kilowattheure soulève des questions cruciales pour l’attractivité du territoire. Les entreprises industrielles, qui doivent faire face à une volatilité des prix persistante, ont besoin de visibilité et de stabilité pour investir. La France joue ici sa place dans la compétition mondiale pour l’implantation des grands acteurs du numérique et de l’IA.
La crise énergétique de 2022-2023 a laissé des traces. Si les prix sont redescendus, la volatilité demeure une préoccupation majeure pour les industriels. Une électricité disponible, compétitive et stable est devenue un enjeu de souveraineté économique. Les PME et ETI, colonne vertébrale de l’industrie française, doivent pouvoir s’appuyer sur des équipements modernes et performants pour réussir leur électrification.
Pour relever ce défi, la France doit miser sur la complémentarité de ses moyens de production. Le parc nucléaire historique, avec ses 56 réacteurs, constitue une base décarbonée indispensable. Mais il ne suffira pas à couvrir la totalité des nouveaux besoins. Le développement accéléré des énergies renouvelables, notamment le solaire photovoltaïque, est tout aussi stratégique.
Le photovoltaïque s’impose comme une solution fiable et compétitive, en particulier lorsqu’il est couplé à des batteries et à des systèmes de stockage. Cette combinaison permet de produire localement une électricité pilotable, dans une logique d’autoconsommation. Pour les industriels comme pour les collectivités, le solaire en toiture ou au sol représente une opportunité de réduire la dépendance au réseau et de maîtriser les coûts. Comme le souligne RTE, le gisement solaire français est l’un des plus importants d’Europe, mais reste encore largement sous-exploité.

Produire davantage ne suffira pas. Il faut également consommer mieux. L’efficacité énergétique constitue un gisement d’économie considérable, encore trop négligé. Les bâtiments tertiaires et industriels devront être davantage pilotés grâce aux objets connectés et à l’automatisation. Les procédés industriels devront être modernisés, avec le remplacement d’équipements souvent obsolètes.
Thomas Moreau insiste sur le rôle clé des entreprises dans cette transition. Les PME et ETI disposent d’un potentiel d’amélioration important, comme le confirment les travaux de l’ADEME sur la performance énergétique des bâtiments industriels. L’électrification intelligente, couplée à des systèmes de gestion de l’énergie, permettra de réduire les pointes de consommation et de soulager le réseau en période de tension.
L’avenir du numérique et de l’industrie française se joue en grande partie sur sa capacité à produire une électricité abondante, compétitive et bas carbone. Les data centers, l’IA et l’industrie ont besoin de cette énergie pour se développer. Les pouvoirs publics et les acteurs privés doivent donc accélérer conjointement le déploiement des infrastructures de production et de stockage, tout en modernisant les réseaux de transport et de distribution.
La France dispose d’atouts considérables : un parc nucléaire important, un ensoleillement favorable, et des entreprises innovantes. Encore faut-il les mobiliser rapidement. La transition énergétique est un marathon, mais la course aux data centers et à l’IA ne laisse que peu de temps pour agir. L’électricité est devenue le nerf de la guerre économique du XXIe siècle.
Il en va de la souveraineté numérique et industrielle du pays. Comme le souligne la Commission de régulation de l’énergie, l’adaptation du système électrique à ces nouveaux usages est un chantier prioritaire. La France doit réussir ce pari pour rester une grande nation industrielle et numérique.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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