Alors que la filière agrivoltaïque française s’organise autour d’un cadre réglementaire exigeant depuis la loi APER (2023) et la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE3), les prochains appels d’offres de la Commission de Régulation de l’Énergie (CRE) suscitent une vive inquiétude. France Agrivoltaïsme, l’association qui réunit les acteurs du secteur, dénonce une dérive : le seul critère du prix retenu pour sélectionner les projets risque de sacrifier les bénéfices agricoles, climatiques et territoriaux pourtant inscrits dans la loi.
La loi APER (Accélération de la Production d’Énergies Renouvelables) a posé les bases d’un agrivoltaïsme vertueux : l’installation photovoltaïque doit apporter un service direct à la parcelle agricole (protection contre les aléas climatiques, amélioration du bien-être animal, adaptation des cultures) et ne pas nuire à la production primaire. La PPE3 réaffirme cette ambition en promettant d’accompagner l’émergence des projets agrivoltaïques. Pourtant, les derniers projets de cahiers des charges des appels d’offres CRE semblent réduire cette promesse à une simple compétition sur le prix du kilowattheure.
Un projet agrivoltaïque conforme au cadre légal génère bien plus que de l’électricité verte : il produit un triple dividende :
En ne retenant que le critère prix, l’État ignore ces externalités positives, pourtant essentielles dans un contexte de changement climatique accéléré et de crise agricole. France Agrivoltaïsme rappelle que « une installation conçue pour protéger les cultures et l’élevage apporte davantage qu’une simple production d’électricité ».
Contrairement à certaines idées reçues, la filière agrivoltaïque française s’est massivement conformée aux exigences de la loi APER. Les premiers projets matures associent sur une même parcelle production solaire et activité agricole : vignes ombragées, élevage ovin sous panneaux surélevés, maraîchage protégé. France Agrivoltaïsme recense aujourd’hui plusieurs centaines de projets en développement, représentant plusieurs gigawatts de capacité, tous conçus pour respecter le principe de non-compétition avec l’agriculture.
Mais cette dynamique risque d’être brisée si les appels d’offres privilégient des projets low-cost, sans réelle intégration agricole. Comme le souligne Olivier Dauger, co-président de l’association, « créer une filière industrielle stratégique pour compromettre in fine son déploiement pose un problème de cohérence dans l’action publique ».
De nombreux porteurs de projets ont déjà obtenu leurs autorisations préfectorales et sont en phase de financement. Ces projets mobilisent des agriculteurs, bureaux d’études, industriels et collectivités locales, parfois depuis plusieurs années. Ils représentent des investissements agricoles lourds : systèmes d’irrigation, serres, tunnels, équipements de protection. Si les appels d’offres ne valorisent pas ces coûts supplémentaires, les projets deviendront non rentables et seront abandonnés.

Les agriculteurs comptent sur ces installations pour faire face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents. L’ADEME a montré que l’ombrage apporté par les panneaux peut réduire la température au sol de 2 à 5°C, préserver l’humidité et limiter les pertes de rendement lors des canicules. Sans ces projets, les exploitations resteront vulnérables et dépendantes des aides publiques.
France Agrivoltaïsme demande au gouvernement de modifier d’urgence les critères des prochains appels d’offres CRE pour y intégrer la valorisation des bénéfices agricoles, climatiques et territoriaux. Concrètement, l’association propose :
L’association insiste sur l’urgence : « Des appels d’offres adaptés préserveront cette dynamique, sécuriseront les investissements déjà engagés et renforceront la confiance des acteurs agricoles dans la politique publique ».
Dans un contexte de contraintes budgétaires, de raréfaction du foncier et de tensions sur les prix de l’énergie, orienter le soutien public vers des projets à triple dividende constitue un choix efficace, cohérent et durable. L’agrivoltaïsme ne doit pas être vu comme une concurrence à l’agriculture, mais comme un levier d’adaptation et de résilience.
La France dispose d’une avance réglementaire et industrielle dans ce domaine. La perdre par une myopie sur le seul prix serait une erreur stratégique. La CRE et le gouvernement ont encore la possibilité de corriger le tir avant la publication définitive des appels d’offres prévue pour le second semestre 2025.
L’agrivoltaïsme français est à la croisée des chemins : soit il devient un modèle exemplaire de double valorisation des terres agricoles, soit il se banalise en simple outil de production d’électricité, au détriment des agriculteurs et des territoires. La balle est dans le camp du gouvernement.

Aurélien Chapuis est diplômé du Master Management et Gestion de l’Énergie de l’ESCP Business School. Expert en stratégie photovoltaïque et business developer pour PV Solaire Énergie depuis 2019, il accompagne les professionnels du secteur dans leur croissance et vulgarise les enjeux de la transition énergétique pour le grand public.
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