C’EST A LIRE/ Corinne Lepage : Le discrédit écologique ou comment sortir du backlash

Le discrédit écologique : comment l’écophobie menace la transition et les solutions pour en sortir

Alors que les conséquences du dérèglement climatique s’aggravent – canicules records, sécheresses inédites, montée des eaux – et que l’effondrement de la biodiversité s’accélère (selon le dernier rapport de l’IPBES, un million d’espèces sont menacées d’extinction), un phénomène contre-intuitif gagne du terrain dans le débat public : l’écophobie. Jamais les alertes scientifiques n’ont été aussi nombreuses et documentées, portées par le Giec ou l’Ademe. Pourtant, jamais l’écologie n’a semblé aussi rejetée, caricaturée ou réduite à un simple étendard partisan. Ce rejet brutal, souvent qualifié de backlash écologique, interroge : comment expliquer cette défiance croissante envers les enjeux environnementaux au moment même où l’urgence devient vitale ?

Cet article explore les racines de ce discrédit, s’appuie sur les analyses de l’ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage, et propose des pistes pour reconstruire un récit fédérateur capable de dépasser les clivages.

Les causes profondes de l’écophobie

Ce rejet de l’écologie n’est ni un accident ni une simple mode. Il s’alimente de plusieurs tendances lourdes qui traversent nos sociétés contemporaines :

  • Populisme et défiance institutionnelle : La montée des partis populistes s’accompagne d’un rejet des élites et des discours scientifiques jugés « hors-sol ». Comme le montre une étude récente de l’Ifop (2025), 45% des Français estiment que le changement climatique est exagéré par les médias et les politiques.
  • Désinformation organisée : Des lobbies industriels (énergies fossiles, agrochimie) financent des campagnes de déstabilisation, à l’image des stratégies employées aux États-Unis contre le climatoscepticisme. En France, des réseaux sociaux amplifient ces messages simplistes.
  • Sentiment de déclassement : Les classes populaires et rurales, frappées par la précarité énergétique et la perte de pouvoir d’achat, perçoivent les mesures écologiques comme une contrainte supplémentaire imposée par des urbains privilégiés. Une enquête de l’Observatoire des inégalités (2026) montre que 60% des ouvriers estiment que l’écologie est « un luxe de riches ».
  • Fracture territoriale et culturelle : Les métropoles vertes et les zones périurbaines ou rurales délaissées ne partagent pas les mêmes priorités. L’écologie politique est souvent perçue comme méprisante envers les modes de vie traditionnels.
  • Écologie politique hors-sol : Corinne Lepage elle-même souligne que la défense concrète du vivant (qualité de l’air, accès à l’eau, santé) s’est trop souvent effacée derrière d’autres combats militants, éloignant l’opinion publique de la cause première.

Les trois piliers d’un nouveau récit selon Corinne Lepage

Pour sortir de ce backlash, l’ancienne ministre plaide dans son essai Le discrédit écologique ou comment sortir du backlash (éditions Gallimard, coll. Tracts) pour une écologie humaniste, pragmatique et capable de rassembler. Elle identifie trois récits porteurs :

1. Un récit fondé sur la santé

La pollution de l’air cause chaque année plus de 40 000 décès prématurés en France (Santé publique France). La qualité de l’eau, la contamination des sols par les pesticides, les perturbateurs endocriniens dans l’alimentation sont des préoccupations transversales, qui touchent toutes les catégories sociales. En recentrant le discours écologique sur la santé publique, on touche un intérêt universel, bien au-delà des sensibilités politiques. Santé publique France documente ces liens chaque année.

2. Un récit fondé sur la sécurité

Les catastrophes climatiques (inondations, feux de forêt, tempêtes) et les pénuries de ressources (eau, énergie) menacent directement la sécurité des personnes et des biens. La résilience territoriale, la gestion des risques, la protection des infrastructures critiques deviennent des enjeux de défense nationale. Le Haut Conseil pour le climat alerte sur l’ampleur des risques non anticipés. L’écologie comme bouclier sécuritaire parle à tous, y compris aux électeurs traditionnellement réticents.

3. Un récit fondé sur l’économie et l’innovation

La transition écologique est un formidable moteur de création d’emplois, de souveraineté industrielle et de prospérité. Selon l’Ademe, les filières vertes (énergies renouvelables, rénovation énergétique, économie circulaire) pourraient créer plusieurs centaines de milliers d’emplois nets en France d’ici 2030. Loin d’être un frein, l’innovation écologique est une opportunité pour réindustrialiser le pays et réduire la dépendance aux importations. Le récit gagnant est celui de la modernité, de la compétitivité et de la fierté nationale.

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Les questions qui restent en suspens

Malgré ces pistes, un doute subsiste. Comment reconquérir le terrain politique, social et affectif abandonné aux discours de l’indifférence ou du rejet pur et simple ? Corinne Lepage pose trois interrogations essentielles :

  • Comment redonner confiance dans la possibilité d’un avenir meilleur, quand le catastrophisme paralyse plutôt qu’il ne mobilise ?
  • Comment resensibiliser la jeunesse et l’opinion publique, non pas en faveur d’un écologisme partisan, mais en faveur de la construction d’un avenir désirable, crédible et partagé ?
  • Comment dépasser les clivages gauche/droite, ville/campagne, riches/pauvres pour faire de la protection du vivant un bien commun universel ?

La réponse ne viendra pas d’un surcroît de messages alarmistes, mais d’une réelle écoute des peurs et des aspirations des citoyens. L’écologie ne pourra être gagnante que si elle cesse d’être perçue comme une contrainte et devient un projet de société enthousiasmant.

L’auteur : Corinne Lepage, une voix indépendante

Avocate, ancienne ministre de l’Environnement (1995-1997) sous Jacques Chirac, Corinne Lepage est une figure constante de la défense du vivant depuis plus de quarante ans. Connue pour son franc-parler et son indépendance, elle a porté des combats juridiques majeurs (affaire de l’amiante, pollution des eaux, OGM). Son engagement repose sur une conviction simple : la préservation du vivant n’est ni une idéologie ni un combat partisan, mais la condition même de notre avenir commun. Son dernier ouvrage, publié chez Gallimard dans la collection Tracts, synthétise sa vision d’une écologie humaniste, exigeante et démocratique.

Informations sur le livre :

La véritable urgence n’est pas de sauver l’écologie en tant que courant politique. Elle est de réconcilier notre société avec l’avenir, en reconstruisant un récit commun fondé sur la santé, la sécurité et l’économie. Un défi immense, mais indispensable pour éviter que la défense du vivant ne devienne une guerre de tous contre tous.

Article rédigé à partir des analyses de Corinne Lepage et de données actualisées (Giec, IPBES, Santé publique France, Ademe).

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