Alors que l’Union européenne ambitionne d’atteindre 90 GW de capacités issues de projets citoyens d’ici 2030, la France reste à la traîne dans la transposition des directives européennes sur les communautés d’énergie. Ces initiatives locales, pourtant plébiscitées pour leurs retombées sociales et leur contribution à l’acceptation des énergies renouvelables, se heurtent à un cadre national encore trop rigide. Comment des collectifs de citoyens, de collectivités ou de PME peuvent-ils produire, partager et gouverner leur énergie sans être étouffés par des règles conçues pour les grands opérateurs ? C’est la question posée dans une lettre ouverte d’Energie Partagée, déjà co-signée par plus de 50 représentants de l’énergie citoyenne en France.

État des lieux : un retard français face à l’essor européen

En 2024, la France comptait seulement 400 à 500 projets actifs de communautés énergétiques, un chiffre très inférieur à celui de ses voisins européens. Pourtant, le potentiel est comparable : le gisement solaire et éolien est important, et la demande sociale pour une énergie locale et démocratique ne cesse de croître. L’Hexagone n’a pas su créer un cadre incitatif aussi favorable que d’autres États membres, ce qui freine l’émergence de ces structures.

Des obstacles administratifs et tarifaires persistants

Les porteurs de projets citoyens doivent faire face à des lourdeurs administratives, des coûts de raccordement élevés et des modèles de financement inadaptés à des acteurs non professionnels. Le contexte réglementaire national devient même plus difficile avec la potentielle refonte de l’arrêté tarifaire S21 (pour les installations inférieures à 100 kWc) et le durcissement des règles d’autoconsommation collective (ACC). Les acteurs locaux alertent sur un risque de « coup d’arrêt » pour les petits projets, déjà fragilisés par une instabilité législative chronique.

Exemples européens inspirants pour l’énergie citoyenne

L’Allemagne, l’Espagne et les Pays-Bas offrent des modèles dont la France pourrait s’inspirer. Ces pays ont su traduire les directives européennes en mesures concrètes, permettant une croissance rapide des communautés énergétiques.

Allemagne : un cadre législatif favorable

La loi allemande sur les énergies renouvelables (EEG) a été révisée en 2020 pour introduire un soutien tarifaire dédié aux communautés citoyennes et simplifier leurs démarches de raccordement. Résultat : entre 1 600 et 1 800 communautés énergétiques contrôlaient plus de 30 GW de capacité renouvelable en 2024, soit près de 20 % du total éolien et solaire du pays. Ce succès repose sur une volonté politique forte et une stabilité réglementaire.

Espagne : la fin de la taxe au soleil

L’Espagne a aboli en 2022 la fameuse « taxe au soleil » qui freinait l’autoconsommation. Cette réforme a déclenché une explosion du nombre de communautés énergétiques : plus de 1 500 à 2 000 structures actives début 2024, représentant 500 MW installés, avec une croissance annuelle supérieure à 50 %. La simplification administrative a joué un rôle clé.

Pays-Bas : une densité record de coopératives

Aux Pays-Bas, les « Energiecoöperatie » bénéficient d’un soutien institutionnel via des fonds provinciaux. Bien que le nombre soit plus faible (300 à 350 coopératives en 2024), la densité par habitant est l’une des plus élevées d’Europe. Ces coopératives sont intégrées directement dans les plans d’aménagement locaux, ce qui facilite leur développement.

Les atouts des communautés d’énergie pour la transition

Les communautés d’énergie ne se limitent pas à une production décentralisée. Elles permettent une organisation territoriale intégrant production, consommation et flexibilité, ce qui soulage les réseaux et accélère le déploiement de petits projets, mieux acceptés localement. Selon la directive RED II, ces structures doivent être contrôlées par des actionnaires locaux (citoyens, collectivités, PME) et reverser les bénéfices au territoire. Elles favorisent également la réduction de la précarité énergétique et l’éducation à la transition.

Les nouveaux instruments européens : un levier pour la France

L’Union européenne a récemment adopté deux paquets législatifs qui offrent des outils concrets pour soutenir les communautés d’énergie. La France est appelée à les intégrer rapidement dans son droit national.

Le paquet énergie citoyenne (2026)

Adopté par la Commission en mars 2026, ce paquet énergie citoyenne vise à multiplier par dix la capacité des projets citoyens en Europe pour atteindre 90 GW d’ici 2030. Il impose aux États membres de fixer des objectifs nationaux chiffrés et de créer un cadre favorable aux communautés d’énergie renouvelable, avec des aides techniques et financières.

Le paquet réseaux et la valeur sociale

Le « Grids Package » reconnaît la « valeur sociale ajoutée » des projets citoyens. Il invite les gestionnaires de réseau à prioriser leur raccordement et à simplifier les procédures d’interconnexion, afin de ne pas pénaliser les petits acteurs face aux géants du secteur. Cette reconnaissance pourrait lever un frein majeur en France.

Une reconnaissance politique encore insuffisante

Au-delà des mesures techniques, le véritable enjeu est politique. Comme le soulignent les signataires de la lettre ouverte, « le soutien aux communautés énergétiques est déjà mentionné dans les rapports du Semestre européen et les recommandations spécifiques par pays (RSP) pour 2023-2025. Nous encourageons vivement le gouvernement français à traduire cette orientation en actions concrètes, en évaluant les barrières du contexte français et le potentiel des communautés, et en mettant en place un cadre technique, juridique et financier favorable. »

Le modèle historique français, centré sur le nucléaire et la production centralisée, crée une tension structurelle avec la logique de décentralisation des communautés énergétiques. Si l’État ne les oppose pas encore frontalement, le décalage entre ces deux paradigmes risque de devenir un frein durable. Pourtant, les citoyens sont de plus en plus demandeurs de pouvoir agir localement sur leur production d’énergie.

Conclusion : vers un véritable choc de décentralisation ?

Pour combler son retard, la France doit non seulement transposer les directives européennes, mais aussi adopter un état d’esprit favorable aux initiatives citoyennes. Simplifier les démarches, adapter les tarifs, reconnaître la valeur sociale des communautés d’énergie : autant de leviers qui pourraient libérer un potentiel immense. L’objectif de 90 GW d’énergie citoyenne en Europe en 2030 est ambitieux mais atteignable, à condition que chaque État membre, dont la France, joue le jeu. L’avenir de la transition énergétique passe par une réappropriation locale de l’énergie.

Pour approfondir : site de l’ADEME sur l’autoconsommation collective et Energie Partagée, association qui accompagne les projets citoyens.

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